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FRANCE , MARS 2004 / L'IMPLICATION DE LA FRANCE: DOCUMENTS, TEMOIGNAGES ET AVIS
__Les "conclusions provisoires" de la Commission denquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 / Paris, 22-26 mars 2004
D'avril à juillet 1994, un génocide, reconnu
par les juridictions internationales, s'est déroulé
au Rwanda. Un million de morts en cent jours, dans des conditions
de violences humaines inimaginables, sont à déplorer
pour la seule raison qu'ils étaient identifiés officiellement
comme "Tutsi" ou, pour quelques uns, comme "Hutu"complice
des "Tutsi".
Le Conseil de Sécurité des Nations unies,
la France et la Belgique ont été particulièrement
impliqués dans les décisions qui ont été
prises par la communauté internationale avant, pendant
et après son déroulement. Les Français ont
la responsabilité de comprendre et apprécier la
part que leurs autorités y ont prise.
Du 22 au 26 mars 2004, une "Commission d'enquête
citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide
des Tutsi au Rwanda en 1994" - la CEC - a examiné
les documents, les témoignages, les avis d'experts qu'elle
a réunis. L'implication de la France s'est révélée
aller au-delà de ce que nous pensions.
La CEC estime qu'elle n'aura pas fini ses travaux tant que
toute cette affaire ne sera pas tirée au clair. Les témoignages
entendus à Paris ou filmés au Rwanda sont extrêmement
graves et nécessitent des enquêtes complémentaires.
Des conclusions provisoires ont été rédigées. Un mémorandum juridique sera publié, ainsi qu'un rapport complet. La totalité des journées de travail de la CEC a été filmée et sera restituée. Un colloque a eu lieu en clôture à l'Assemblée nationale, à Paris, le 27 mars 2004.
Les conclusions provisoires des travaux de la Commission d'enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994
Réunie à Paris du 22 au 26 mars 2004,
la "Commission d'enquête citoyenne sur le rôle
de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en
1994" a examiné durant cinq jours un ensemble de documents
et témoignages portés à sa connaissance,
suggérant que l'Etat français et certains de ses
représentants, officiels ou officieux, pourraient avoir
été complices dans ce génocide. Au terme
de ses travaux, qui seront diffusés sous diverses formes
écrites et audiovisuelles, la Commission fait état
de ses premières conclusions :
1. AU PLAN MILITAIRE, la Commission constate :
1.1. Les troupes spéciales françaises,
ce qui n'est pas contesté, ont formé de 1991 à
1993 dans plusieurs camps d'entraînement des milliers d'hommes
qui pour beaucoup allaient devenir les encadreurs du génocide;
la France admet avoir formé les commandos de la Garde présidentielle
et les troupes d'élite de l'armée rwandaise, mais
plusieurs témoignages avancent que, dans le recrutement
massif opéré à l'époque, les hommes
formés par les instructeurs français pouvaient aussi
bien être (ou devenir) des membres d'escadrons de la mort,
des instructeurs ou leaders des milices qui participeront au génocide;
1.2. Dès janvier 1993, il était difficile
pour ces instructeurs français (DAMI) de ne pas voir la
volonté exterminatrice de certains chefs et groupes militaires
ou miliciens aux moyens ainsi renforcés, puisqu'un important
massacre avait eu lieu à proximité du camp de Bigogwe
où travaillaient une partie de ces DAMI;
1.3. Un témoin visuel entendu par la Commission
assure que, déjà en avril 1991, des militaires français
arrêtaient les Tutsi à un barrage routier près
de Ruhengeri, sur la base de leur carte d'identité ethnique,
et les remettaient aux miliciens en bord de route qui les assassinaient
aussitôt; il reste à rechercher si ces militaires
auraient agi seuls ou en obéissant à des ordres,
et dans le second cas le niveau hiérarchique de ces ordres;
1.4. Plusieurs témoignages recueillis au Rwanda,
visionnés par la Commission, allèguent d'une sorte
de partage des tâches concerté dans le Sud-Ouest
du Rwanda, lors de l'opération Turquoise, entre certains
militaires français et des miliciens; l'un de ces derniers
et plusieurs rescapés assurent que la découverte
des survivants par les premiers éléments de l'opération
Turquoise sur les collines de Bisesero a coïncidé
avec une série d'attaques sans précédent
des milices beaucoup mieux armées, qui auraient massacré
une partie des survivants, le reste n'étant sorti de ce
piège que 3 jours plus tard par les moyens de transport
français; des témoins interrogés récemment
sur place par la Commission, parmi les rescapés et les
miliciens, estiment que ce retard a été voulu; il
s'agit là encore d'accusations d'une extrême gravité,
qui nécessitent une enquête complémentaire;
1.5. Selon le journaliste Patrick de Saint-Exupéry,
le colonel Rosier aurait fait faire demi-tour à un détachement
français parti porter secours à des rescapés;
bien que ne relevant pas d'une complicité active dans le
génocide, cet ordre, qui contredit l'objectif affiché
de l'opération Turquoise, ne peut rester sans explication;
1.6. Il n'est pas contesté que l'opération
Turquoise n'a rien fait pour empêcher les militaires
et miliciens du génocide de partir s'installer avec armes
et bagages à quelques kilomètres du Rwanda, au Kivu
(à l'est du Zaïre); un rapport de 1995 de Human Rights
Watch (HRW) assure que l'armée française aurait
transporté l'organisateur présumé du génocide,
Théoneste Bagosora, le chef milicien Jean-Baptiste Gatete,
et plusieurs autres responsables de l'extermination des Tutsi;
1.7. Le même rapport de HRW affirme, à
partir de plusieurs témoignages, que des militaires et
miliciens du camp génocidaire en fuite ont été
amenés dans une base française en Centrafrique pour
y être entraînés de nouveau ; ce rapport a
été rejeté en bloc par les autorités
françaises, mais l'affirmation de HRW s'inscrit dans une
constellation de faits montrant que les troupes spéciales
françaises ont considéré dès la fin
du génocide que ceux qui l'avaient commis pouvaient rester
leurs alliés;
1.8. il n'est pas contesté que les forces
militaires et miliciennes du génocide ont entrepris dès
l'été 1994 de se reconstituer au Kivu (Zaïre);
c'est le moment où la France, par l'entremise entre autres
de Jacques Foccart et du général Jeannou Lacaze,
renoue officiellement avec le dictateur zaïrois Mobutu et
lui envoie des instructeurs militaires; plusieurs témoignages,
dont celui du général Roméo Dallaire, montrent
la proximité entretenue entre l'armée française
et le général Augustin Bizimungu, commandant les
Forces armées rwandaises (FAR) qui encadraient le génocide;
quatre ans plus tard, ce général et ses troupes
seront à nouveau les alliés de la France dans la
guerre civile au Congo-Brazzaville; la Commission s'est interrogée
sur la coopération continuée avec des forces impliquées
dans le génocide pour une succession de guerres en Afrique
centrale;
1.9. A l'aéroport de Goma au Nord-Kivu - contrôlé
directement par les Français durant l'opéra-tion
Turquoise (de fin juin à début août 1994),
ou par des forces zaïroises alliées de la France avant
et après cette opération -, les avions-cargos chargés
d'armes n'ont cessé d'affluer pendant et après le
génocide, à destination des forces armées
qui ont encadré les massacres (les FAR); plusieurs rapports
en attestent (HRW, Amnesty International, NISAT); un témoin
a décrit à la Commission comment, fin juin 1994,
ces cargaisons d'armes étaient transférées
aux FAR; il estime qu'à cette époque, le transit
par Goma supposait l'accord de l'armée française;
1.10. Deux de ces livraisons d'armes pour les FAR
pendant le génocide, les 25 et 27 mai (après l'embargo
voté le 17 mai par l'ONU), ont été l'objet
d'une enquête de HRW ; le consul de France à Goma,
Jean-Claude Urbano, a indiqué à l'enquêtrice
de HRW qu'il s'agissait d'honorer des commandes à la France
antérieures au 17 mai; il a démenti par la suite,
mais a renoncé à sa plainte contre HRW;
1.11. Selon l'historien Gérard Prunier, Philippe Jehanne, conseiller DGSE du ministre de la Coopération Michel Roussin, a admis que la France livrait des armes au camp du génocide; dans une entretien avec "Médecins sans frontières", le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a déclaré avoir mis fin aux livraisons d'armes fin mai 1994 (alors que le génocide est aux trois-quarts achevé), tout en suggérant que l'Elysée pourrait continuer d'en livrer;
1.12. Selon un compte-rendu examiné par la
Commission, recueilli en 1994 à Kigali par la journaliste
Colette Braeckman, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda a rencontré
à Paris le 9 mai (plus d'un mois après le début
du génocide), le général Jean-Pierre Huchon,
chef de la Mission militaire de coopération (MMC) et pivot
de l'alliance entre l'armée française et les FAR;
le compte-rendu mentionne l'intention de la France de porter secours
à ses alliés et la mise en place d'une liaison cryptée
entre la MMC et les FAR; il impute au général Huchon
le souci de s'installer dans une guerre longue et de renverser
la mauvaise "image du pays"; la critique interne de
ce document et les effets qu'il semble avoir eu les jours suivants
sur les messages émis par les radios rwandaises penchent
en faveur de son authenticité; celle-ci pourrait être
confirmée ou infirmée à partir de vérifications
factuelles (agenda du général, paiement du matériel
de communication, etc.); s'il était authentique, ce document
ferait paraître la profondeur de l'alliance entre une partie
de l'armée française et les FAR durant le génocide;
la Commission regrette que ni le Parlement, ni des médias,
n'aient cherché à enquêter à ce sujet;
1.13. Selon l'historienne Alison Des Forges et le
journaliste Patrick de Saint-Exupéry (qui fait état
d'un document), le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba, acheteur
d'armes des FAR, attaché à l'ambassade du Rwanda
en France, aurait séjourné 27 jours à Paris
au printemps et au début de l'été 1994, et
aurait été en contact fréquent avec le général
Huchon;
1.14. mi-juin 1994 est organisée par le colonel
Bagosora, orchestrateur présumé du génocide,
une double livraison d'armes depuis les Seychelles jusqu'à
Goma; l'intermédiaire est un Sud-Africain, Willem Petrus
Ehlers, un ancien responsable du régime d'apartheid, qui
a reçu une formation militaire en France et serait proche
d'un important agent français; l'argent de la vente a été
tiré sur la BNP Paris;
1.15. L'ex-capitaine de gendarmerie Paul Barril apparaît au cur du dispositif militaire franco-rwandais; il ne cache pas ses liens avec la mouvance porteuse du génocide, ni qu'il a été présent au Rwanda pendant le génocide; deux sources sérieuses, Alison Des Forges et Patrick de Saint-Exupéry, indiquent qu'il a signé avec le gouvernement du génocide un contrat "insecticide" (les Tutsi étaient appelés "cafards"); il est peu compréhensible que, sur ce point comme sur d'autres, ce militaire semble bénéficier d'une totale immunité; la Commission ne comprend pas non plus qu'il n'ait pas été entendu par la Mission d'information parlementaire;
1.16. Plusieurs témoignages, et les propos
recueillis par divers journalistes, montrent l'anti-tutsisme virulent
voire prosélyte affiché par des militaires français,
depuis certains soldats intervenant durant l'opération
Turquoise jusqu'à de hauts gradé;
1.17. Plus généralement, la présence
militaire française au Rwanda de 1990 à 1994 paraît
bien avoir été entièrement captée
par les forces spéciales imbriquées aux services
secrets, avec l'appoint des commandos de la gendarmerie (GIGN
et EPIGN); avec Patrick de Saint-Exupéry, la Commission
constate qu'une guerre secrète a été menée
au Rwanda par une "légion présidentielle"
hors hiérarchie, le commandement des opérations
spéciales (COS), affranchi de tout contrôle démocratique
hors la personne du Président; cette situation est d'autant
plus dangereuse que, selon le chercheur Gabriel Périès,
la doctrine militaire enseignée et transmise parmi ces
forces spéciales privilégie des formes de manipulation
de l'opinion et de contrôle des populations, ainsi que le
renforcement des réflexes identitaires; on peut dès
lors se demander si, à l'occasion de la guerre menée
par la France au Rwanda pour des objectifs obscurs, des "apprentis
sorciers" n'auraient pas franchi comme le soutient
Patrick de Saint-Exupéry un palier dans la guerre
psychologique et l'instrumentalisation de l'ethnicité jusqu'à
amorcer, dans un contexte "favorable", la dynamique
génocidaire; cet amorçage pourrait être un
résultat non souhaité, mais pourquoi en ce cas les
plus hautes autorités politiques et militaires, rattachées
à la Présidence de la République, ont-elles
mis si peu d'empressement à combattre dès avril
un génocide que certains officiers ou diplomates laissaient
présager depuis 1990 ou 1991 ?
2. AU PLAN FINANCIER, la Commission constate :
2.1. La Banque nationale du Rwanda, trésor
de guerre des organisateurs du génocide, a pu tirer des
sommes importantes sur la Banque de France et la BNP Paris : 2
737 119,65 FF en six prélè-vements du 30 juin au
1er août pour la Banque de France, 30 488 140,35 FF en sept
prélèvements du 14 au 23 juin 1994 pour la BNP;
la CEC se demande comment la Banque de France a pu procurer des
moyens financiers (dont 1 500 000 FF le 1er août, alors
que le Gouvernement responsable du génocide et sa banque
ont quitté le Rwanda depuis un mois) aux auteurs d'un génocide
commencé le 7 avril; comment l'autorité de tutelle
de la place financière de Paris a pu ne pas demander de
couper les liens financiers avec les autorités génocidaires;
comment la BNP a pu ignorer la portée de ces prélèvements;
2.2. La Commission se demande pourquoi la France
et la BNP n'ont pas davantage coopéré avec la commission
d'enquête des Nations unies à propos de la double
livraison d'armes aux FAR évoquée plus haut, en
provenance des Seychelles mi-juin 1994, impliquant l'intermédiaire
Ehlers et le colonel Bagosora, et dont le paiement est provenu
de la BNP Paris.
3. AU PLAN DIPLOMATIQUE, la Commission constate :
3.1. La journaliste Colette Braeckman a confirmé
que, selon une source diplomatique, le gouvernement intérimaire
rwandais (GIR) composé de représentants des factions
politiques extrémistes et qui va aussitôt superviser
le génocide, aurait été constitué
au sein de l'ambassade de France à Kigali, sous la houlette
de l'ambassadeur Marlaud;
3.2. La France va continuer à reconnaître
le GIR, qui sera jugé responsable du génocide par
le Tribunal pénal international d'Arusha, durant tout le
génocide et même les premières semaines de
juillet, après avoir protégé sa fuite; le
27 avril, 20 jours après le début du génocide,
elle a accueilli à l'Elysée, au Quai d'Orsay et,
semble-t-il, à Matignon, le ministre des affaires étrangères
du GIR Jérôme Bicamumpaka, accompagné d'un
leader réputé pour son fanatisme; ce, malgré
les avertissements d'importantes organisations des droits de l'homme,
qui ont mis en garde l'exécutif français contre
la caution ainsi apportée aux autorités en train
d'administrer le génocide; la Commission se demande par
ailleurs pourquoi les quelques voix discordantes au sein de la
diplomatie française n'ont pas été entendues;
3.3. L'Elysée, qui disposait d'une grande
influence sur le GIR, ne s'en est guère servi pour l'inciter
à cesser les massacres; le Président de la République,
selon Patrick de Saint-Exupéry, et son Monsieur Afrique
Bruno Delaye, selon Alison Des Forges, auraient tenu des propos
marquant une indifférence quasi totale au fait qu'un génocide
puisse être en train de se commettre en Afrique, comme s'il
s'agissait de quelque chose de banal;
3.4. Selon l'historien Gérard Prunier, l'Elysée
aurait subordonné la mobilisation diplomatique contre le
génocide à la réalisation d'objectifs géopolitiques
comme la réhabilitation du maréchal Mobutu, allié
de la France;
3.5. Selon Alison Des Forges, la représentation
française à l'ONU, en bons termes avec celle du
GIR, aurait mobilisé son influence et ses relations au
siège des Nations unies pour infléchir l'information
du Conseil de sécurité, favorisant la perception
d'un conflit armé plutôt que celle d'un génocide
en cours; une telle présentation a été celle
proposée pendant plusieurs semaines par le Secrétariat
général; elle a concouru à limiter et retarder
les réactions internationales contre le génocide.
4. S'AGISSANT DES MEDIAS ET DE L'IDEOLOGIE,
la Commission constate :
4.1. L'Elysée et le gouvernement ont diffusé aux médias des versions officielles qui ont évolué au fil des événements, notamment lors de la préparation et de la mise en uvre de l'opération Turquoise; mais l'ampleur des massacres a tellement frappé les esprits des journalistes présents sur le terrain qu'ils ont dans l'ensemble, de l'avis de la Commission, tenu à informer librement de ce qu'ils voyaient et entendaient; quatre jours après le début des tueries, des journalistes parlaient de génocide; dans les trois premières semaines, des chercheurs avertis de l'histoire sociale du Rwanda démasquaient la caricature ethniste et offraient une explication cohérente des causes profondes du génocide; la plupart des envoyés spéciaux ont fait leur travail et rapporté les faits observés, dans la mesure de leurs possibilités d'accès à l'information et souvent en prenant des risques ; ils n'ont pas déguisé la responsabilité de la France depuis 1990;
4.2. Cependant, certains de ces envoyés spéciaux,
des éditorialistes et des rédactions parisiennes
ont eu tendance à répercuter le discours de diabolisation
du FPR, l'adversaire du camp génocidaire à
tomber par exemple dans le piège des "éléments
infiltrés" qui justifiaient les "réactions
spontanées" de la population; cela empêchait
de percevoir la planification du meurtre et préparait le
terrain à la thèse du "double génocide";
il n'est pas douteux que l'avance de l'armée du FPR et
la "libération" des territoires se sont accompagnées
de violences, mais celles-ci n'ont pas fait l'objet de vraies
enquêtes et la presse s'est trop souvent fait l'écho
de bruits non vérifiés; on peut reprocher à
la presse de n'avoir pas compris que le déchaînement
meurtrier imposait un choix, et non un balancement entre "deux
parties au conflit"; concrètement, et quoi que l'on
pense de ce mouvement, c'était le FPR qui sauvait les survivants;
4.3. Les principaux quotidiens ont continué,
même pendant l'opération Turquoise, à diffuser
dans leurs colonnes le discours ethniste souvent dans sa
version la plus absurde, nilotique et hamite , alors que,
dans les mêmes colonnes, une explication scientifique de
la fabrication de l'ethnisme avait été donnée;
4.4. A côté des journalistes lucides
et courageux qui surent ne pas céder aux pressions, d'autres
ont trop souvent suivi le "politiquement correct" véhiculé
par le pouvoir, contribuant à la mauvaise information de
l'opinion publique française qui a elle-même tardivement
et insuffisamment réagi;
4.5. Du côté des décideurs politiques
et militaires français engagés depuis trois ans
et demi dans une alliance avec les forces rwandaises qui allaient
commettre le génocide, la propagande a continué
: diabolisation du FPR (les "Khmers noirs"), description
raciste des Tutsi, dépeints en envahisseurs avides, cruels
et dominateurs, justification de la "guerre" par la
légitimité du "peuple majoritaire" et
le combat contre "l'expansionnisme anglo-saxon", etc.;
tous ces éléments de propagande se sont encore affichés
complaisamment lors de l'audition de ces responsables par la Mission
d'information parlementaire.
5. S'AGISSANT DE L'OPERATION TURQUOISE, la Commission
constate :
5.1. Il apparaît qu'a existé parmi
les décideurs tant politiques que militaires ce que Patrick
de Saint-Exupéry appelle la "ligne Mitterrand",
visant au départ, sous un prétexte humanitaire,
ce qu'Edouard Balladur a qualifié d'"expédition
coloniale" : une partition du Rwanda au bénéfice
du camp du génocide en déroute; cette option s'est
heurtée à une "ligne Balladur", nettement
moins agressive;
5.2. Même si la "ligne Mitterrand" ne l'a
pas emporté, le format de l'opération était
bien plus celui d'une expédition militaire que celui d'une
opération humanitaire ; sur le terrain, des militaires
tenants de la "ligne Mitterrand" ont pu tenter de faire
prévaloir leur optique va-t-en-guerre, mais la chute de
Kigali a rapidement changé le contexte;
5.3. La "Zone humanitaire sûre" (ZHS)
est créée le jour même de la prise de Kigali
par le FPR; il n'est guère contesté que cette zone
n'était pas très sûre pour les survivants,
dans la mesure où aucun responsable, leader ou exécutant
du génocide n'y a été arrêté;
de même, la Radio des Mille Collines qui encourageait les
massacres et assassinats n'a pas cessé d'émettre;
ceux-ci ont continué, tandis que les FAR continuaient de
recevoir des armes via l'aéroport de Goma;
5.4. Il n'est pas contesté que la ZHS a servi
de couloir de passage pour des éléments du GIR et
des FAR;
5.5. La Commission a recueilli une série de
témoignages qui portent des accusations très graves
contre certains militaires français, accusés non
seulement d'avoir laissé en paix les génocidaires,
mais encore d'avoir coopéré avec eux, voire de les
avoir incités à "finir le travail", en
"purgeant" notamment la poche de résistance de
Bisesero, ou d'avoir aidé les miliciens à débusquer
les survivants, ou de leur avoir livré des rescapés;
bien que ces témoignages évoquent un degré
de complicité qu'elle ne pouvait imaginer, la Commission
estime qu'il n'est pas possible de ne pas chercher à les
vérifier, dans la mesure où des survivants et des
miliciens repentis soutiennent des récits concordants.
6. S'AGISSANT DE LA HIERARCHIE DES RESPONSABILITES,
la Commission constate :
6.1. En tout ce qui précède, que
des enquêtes complémentaires doivent continuer à
vérifier, la responsabilité de l'ancien Président
de la République François Mitterrand, chef des Armées,
apparaît la plus grande;
6.2. Cette responsabilité constitutionnelle
n'exclut pas celle des autres membres de l'exécutif et
celle du Parlement;
6.3. Les chefs militaires, l'amiral Lanxade, les généraux Quesnot et Huchon, ont eux aussi joué un rôle déterminant, d'autant plus qu'ils géraient l'information du Président, "partageant et orientant" sa réflexion, selon l'expression d'Alison Des Forges;
6.4. Cependant, la doctrine même et la pratique
des Forces spéciales surreprésentées dans
le haut commandement n'est pas incompatible avec ce qu'elles appellent
les "hiérarchies paral-lèles". Il faudrait
s'interroger sur le rôle exact tenu par des officiers "charismatiques"
comme les généraux Lacaze et Heinrich;
6.5. Plus généralement, la Commission
constate un usage abusif et hyperextensif du "Secret Défense",
qui représente en soi un danger pour la démocratie
et les institutions républicaines.
LA COMMISSION D'ENQUETE CITOYENNE DEMANDE D'ORES ET DEJA :
que soient examinées avec sérieux
la somme d'éléments pouvant laisser présumer
l'implication active de certains Français, responsables
ou subalternes, dans le génocide des Tutsi en 1994; l'impunité
en ce domaine n'est pas envisageable; si ces éléments
étaient confirmés, la saisine des instances judiciaires
serait nécessaire, qu'il s'agisse du Tribunal pénal
international d'Arusha ou de la justice française;
que des députés exercent aussi leur rôle
constitutionnel de contrôle de l'exécutif, sans
se contenter des résultats d'une Mission d'information
parlementaire qui a esquivé les sujets les plus sensibles;
sur le thème du rôle de la France dans le génocide
de 1994, l'information du Parlement ne peut être considérée
comme close;
que les partis politiques et le mouvement citoyen
considèrent la dangerosité d'évolutions organisationnelles
récentes, telle la constitution du Commandement des opérations
spéciales en une sorte de "légion présidentielle";
que la France, dans ses rapports avec le peuple rwandais, se dispose à tirer les conséquences de ceux de ses actes qui seront avérés, parmi ceux qu'a évoqués la Commission ou qui pourraient encore se révéler.
LES MEMBRES DU COMITE DE PILOTAGE
ASSOCIATIONS
-Aircrige. Catherine Coquio (présidente), professeur de littérature comparée. Responsable du groupe de recherches universitaire Littérature et savoirs à l'épreuve de la violence politique. Génocide et transmission. Editeur de Parler des camps, penser les génocides (Albin-Michel, 1999) et de L'Histoire trouée : négation et témoignage (L'Atalante, 2004). Aurelia Kalisky (coordinatrice).
-La Cimade. Gérard Sadik.
-Obsarm. Patrice Bouveret, journaliste, président du Centre de documentation et de recherches sur la paix et les conflits (CDRPC) et animateur de la revue Damoclès.
-Survie. François-Xavier Verschave (président), auteur notamment de "La Françafrique. Le plus long scandale de la République" (Stock, 1998) et de "Noir Silence" (Les Arènes, 2001). Sharon Courtoux (déléguée du président). Des délégués des groupes régionaux de Survie : Emmanuel Cattier (Survie Bas-Rhin), Eric Coutellier (Survie Paris-Ile-de-France), Jean Pierre Scheer (Survie Bretagne), Claire Van Haelen (Survie Bouches du Rhône).
A TITRE INDIVIDUEL
-Annie Faure. Médecin, elle a effectué plusieurs missions humanitaires pour "Médecins du monde", notamment au Rwanda. Auteur de "Blessures d'humanitaire" (Balland, 1995).
-Marcel Kabanda. Historien, co-auteur de "Rwanda : les médias du génocide", sous la direction de J-P Chrétien (Karthala, 1995).
-Anne Lainé, réalisatrice, et Georges Kapler, producteur. Ils ont notamment réalisé le film "Rwanda, un cri d'un silence inouï".
-Rwanda, plus jamais ça (Groupe informel d'étudiants indignés par la prise de conscience du comportement des autorités françaises au Rwanda). Ignace Fabiani, http://rwandap.free.fr/
-Yves Ternon. Chirurgien (ancien interne des Hôpitaux de Paris), il conduit depuis 1965 des recherches historiques sur le génocide juif et le génocide arménien. Docteur en Histoire (Université Paris IV Sorbonne), il a publié de nombreux ouvrages tels que "Les Arméniens, Histoire d'un génocide" (Seuil, 1977, 1996), "Du négationnisme. Mémoire et tabou" (Desclée de Brouwer, 1998), "L'Etat criminel" (Seuil, 1995), "L'innocence des victimes. Regard sur les génocides du XXème siècle" (Desclée de Brouwer, 2001).

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