|
LA COMMEMORATION DU GENOCIDE RWANDAIS >Conférence sur le génocide >Laccord de paix dArusha >Le TPIR en bref |
A quelques pas, dans le même village, vit Médiatrice Nyirahabimana, 46 ans, hutu. Son mari, suspecté de génocide, a été arrêté à son retour d'exil dans l'ex-Zaïre, lui laissant deux enfants. Elle partage sa vie entre les visites hebdomadaires à son époux, à qui elle porte à manger, et les travaux champêtres et ménagers. Si, contrairement à sa voisine, elle possède deux chèvres et une maison plus spacieuse, sa vie n'en est pas moins difficile, comme en témoignent ses vêtements rapiécés. Rescapées du génocide et femmes de génocidaires côte à côteAlice et Médiatrice, deux générations, deux parcours différents. Et un point commun : la pauvreté. Depuis quelques années, le monastère de Gihindamuyaga (commune de Maraba) tente d'aider les femmes de ce village où les hommes se comptent sur les doigts d'une main. En 1994, un membre du monastère a regroupé, dans une association, survivantes du génocide et épouses de détenus, sans exclure d'autres catégories de femmes pauvres. L'association, baptisée "Twihaze", compte actuellement 45 membres, dont de nombreuses femmes de suspects du génocide, quelques rescapées et un nombre encore moins important de femmes vivant avec leurs maris. Le monastère a mis à leur disposition une partie de son vaste terrain. "Au début, raconte le Père Jérémie
Sengabo, prieur du monastère, survivantes et femmes
de prisonniers ne se parlaient pas. Pendant les travaux, les rescapées
se mettaient d'un côté et les femmes de prisonniers,
de l'autre. Avec le temps, elles ont fini par se rapprocher, s'aborder,
se porter mutuellement assistance quand l'une ou l'autre était
blessée, par exemple". Le jeune prêtre reconnaît cependant que, dix ans après, les frictions existent toujours. Le réflexe ethnique est réapparu, il y a quelques mois, à l'occasion du passage d'investigateurs enquêtant sur le génocide. Les femmes se sont divisées en deux camps : accusation et défense. "Je leur ai conseillé de dire la vérité, individuellement, de ne pas constituer de camp. Je leur ai dit que chacun a le droit de témoigner à charge ou à décharge, mais sans rien inventer, sans se laisser entraîne". Le Père, tout sourire, assure que la difficulté a été surmontée. Mutuelle de santéGrâce à la vente de la production agricole, Twihaze paie aujourd'hui les soins de santé à ses membres et à leurs enfants dans le cadre de la mutuelle de santé de la région. La contribution est de 2500 francs rwandais (environ 5 dollars) par an et par famille. "Cela peut paraître négligeable, mais dans un pays où la plupart des familles vivent avec moins d'un dollar par jour, c'est un acquis important", commente un médecin rwandais. Les membres se réjouissent elles aussi de cette couverture santé, tout en regrettant que l'association ne puisse résoudre tous leurs problèmes financiers. Certaines estiment, par ailleurs, qu'il reste un long chemin à parcourir dans les relations sociales entre survivantes et épouses de détenus. Les ponts ont été rétablis, mais la méfiance persiste. "Nous nous parlons, nous causons, mais peut-être se moquent-elles de nous, nous ne connaissons leur secret", affirme Mukakarisa, survivante du génocide. Elle reconnaît cependant que lorsqu'un membre perd un proche, les autres, dans le cadre de l'association, payent le cercueil et viennent à l'enterrement. "Mais après, elles regagnent leur groupe", déplore-t-elle. "On n'a pas assez de temps, on a trop de responsabilités. Nous nous rencontrons dans nos activités au sein de l'association. C'est là que nous parlons des difficultés de chacune d'entre nous", rétorque Médiatrice. La présidente voit les choses en roseContrairement à ces dernières, Epiphanie Nyinawumuntu, 40 ans, hutu, présidente de Twihaze depuis le début de l'année, voit les choses en rose. "On s'entend bien. Nous nous rendons visite, nous nous assistons mutuellement au sein de l'association", assure cette femme, l'une des rares du village à vivre encore avec son mari. Entouré de ses 5 enfants dans une maison confortable en comparaison des misérables gîtes de ses voisines, elle dit partager la souffrance des rescapées et des femmes dont les époux sont en prison. A la question de savoir si elles abordent la question des tribunaux gacaca lors de leurs activités au sein de l'association, elle répond par l'affirmative, et promet : "Je suis prête à dire la vérité. Oui, il y a des choses que je dirai". Le père Jérémie espère que "cette vérité, s'il s'agit de toute la vérité et rien que de la vérité", renforcera les bases encore fragiles de ce début de réconciliation. Source : Agence d'information, de documentation et de
formation (AIDF) - Fondation Hirondelle. |