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RWANDA, MAI 2006 / TRIBUNAL PENAL INTERNATIONAL POUR LE RWANDA - LE GENOCIDE DE 1994
__Rwanda, une justice intimidée Sous la pression du gouvernement rwandais, la diplomatie ralentit l'action du TPIR
par André Guichaoua
Depuis plus de dix ans, les commémorations du mois
d'avril donnent l'occasion aux autorités rwandaises
de rappeler les responsabilités internationales dans le
déclenchement et l'accomplissement du génocide des
Rwandais tutsis.
Cette année, la relance des accusations a été
particulièrement agressive. Parmi les autorités
et puissances étrangères, le président Paul
Kagame a nommément dénoncé à plusieurs
reprises, les Nations unies, la France et la Belgique
(par exemple le 26 avril, lors de diverses interviews accordées
au cours de sa visite au Canada). En outre, à la déjà
longue liste des griefs formulés à l'encontre du
Tribunal pénal international pour le Rwanda s'ajoute
le reproche de ne pas avoir poursuivi jusqu'à ce jour les
personnalités étrangères qui ont déserté
le pays lors du génocide, ou coupables de complicité
dans sa préparation ou son déroulement.
Ces accusations, reprises par la diplomatie rwandaise,
répondent à la réévaluation en
cours du rôle du Front patriotique rwandais, "libérateur"
du Rwanda et "sauveur" des Tutsis, sorti vainqueur de
la guerre en 1994. Réévaluation qui s'appuie sur
les témoignages de nombreux opposants civils et militaires.
Outre les accusations de plus en plus précises sur la responsabilité
de Kagame dans l'attentat contre l'avion des présidents
rwandais et burundais, de nombreux éléments
(attentats contre les civils, assassinats de personnalités
politiques) laissent désormais penser que l'objectif
de la guerre dont le FPR avait pris l'initiative en octobre 1990
n'était pas d'obtenir le droit au retour des réfugiés
et une juste représentation politique jusque-là
refusés, mais de s'emparer du pouvoir. Enfin, autre
élément contextuel, l'actuel régime de terreur
instauré au Rwanda, la stratégie régionale
belliqueuse, l'exploitation des ressources minérales et
naturelles de l'est du Congo par l'armée et les milieux
d'affaires rwandais suscitent une prise de distance à l'égard
d'un pouvoir qui bénéficiait jusqu'ici de soutiens
internationaux puissants et apparemment indéfectibles.
C'est bien à ce niveau que réside le problème.
Depuis douze ans, le FPR et son chef, le général-président
Paul Kagame, n'ont pu parachever leur emprise exclusive sur le
pays, installer des institutions sous leur contrôle total,
organiser des élections-plébiscites, déstabiliser
l'ensemble de la sous-région, mettre en oeuvre une justice
de vainqueurs que grâce à ce soutien international
et aux largesses financières exceptionnelles qui l'accompagnent.
Le raisonnement peut être poussé plus loin encore.
Depuis une demi-douzaine d'années, le Tribunal pénal
international, puis diverses juridictions nationales
(française et plus récemment espagnole) ont engagé
des procédures judiciaires qui visent des responsables
du FPR soupçonnés d'être les auteurs de
crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'assassinats
divers, en premier lieu celui des passagers de l'avion présidentiel
le 6 avril 1994. Pour l'essentiel, et depuis au moins deux ans,
les juges et procureurs en charge ont bouclé leurs dossiers
ou disposent de suffisamment d'éléments concordants
leur permettant d'engager des poursuites. Ce qu'ils ne font pas.
En l'absence de toute explication publique, nombre d'observateurs
invoquent le très efficace travail des officiels rwandais
pour intimider leurs interlocuteurs, mobiliser les soutiens
diplomatiques, allumer des contre-feux en prenant en otage ou
éliminant les témoins potentiels, lancer des procédures
contre des "complices du génocide" étrangers
(une commission chargée de poursuivre des ressortissants
français a été créée le 10
avril 2006), etc.
Après avoir d'avance contesté toute légitimité
à la procédure française sous la responsabilité
du juge Bruguière et engagé leurs propres poursuites
envers des citoyens français, les autorités rwandaises
ont fait du TPIR leur cible privilégiée. Alors que
l'existence du Tribunal touche à sa fin, le refus des procureurs
successifs de mettre en oeuvre l'intégralité de
son mandat devient intenable devant l'accusation d'avoir pratiqué
une "justice de vainqueur". A contrario, la décision
de juger l'ensemble des crimes commis au Rwanda en 1994 aurait
un immense retentissement symbolique et politique.
Aujourd'hui, l'impératif de stabilisation du Congo
expliquerait la retenue constatée envers le dossier rwandais. Les grands bailleurs ne souhaiteraient surtout pas que le Rwanda revienne troubler le déroulement de la transition congolaise au moment crucial des élections et de la période postélection. Lui laisser libre jeu et tempérer les ardeurs judiciaires des procureurs - sans être dupe de ce qui s'y passe comme en témoigne par exemple le dernier rapport sur les droits de l'homme du Département d'Etat américain - peut se justifier tant qu'il s'agit de se donner du temps pour juger sereinement, mais le gonflement de la «bulle spéculative» judiciaire autour du dossier rwandais a vraisemblablement atteint ses limites.
Le recours répété à des arguments
d'opportunité affecte désormais la crédibilité
même des procédures. Différer l'audience des
dossiers pour se mettre "hors du temps" relève
de l'illusion : il n'existe pas aux yeux des chefs militaires
et politiques rwandais susceptibles d'être poursuivis de
"bon" moment pour mettre fin à leur impunité.
De même, les diplomates étrangers se sont depuis
longtemps satisfaits de l'enterrement de facto des instructions
envers les personnalités qu'ils ne souhaitent pas voir
juger (en France, il ne s'est toujours tenu aucun procès
en rapport avec les événements de 1994...).
Rappelons pour conclure qu'en 1995, la question se posait au
procureur Goldstone alors à la tête du TPIY
de savoir si les éventuelles poursuites judiciaires étaient
susceptibles d'entraver ou de gêner le supposé processus
de paix engagé en Bosnie-Herzégovine. Il avait été
décidé que l'action judiciaire n'avait pas à
tenir compte de la diplomatie et que c'était à cette
dernière d'intégrer la composante judiciaire. De
fait, le lancement des premiers mandats contre Mladic et Karadzic
fut un élément déterminant dans l'évolution
des négociations diplomatiques lorsque les politiques se
sentirent "libérés". C'est la preuve
que lorsque la justice remplit son rôle et rien que son
rôle, elle peut atteindre ses objectifs. Encore faut-il
qu'elle le remplisse.
André Guichaoua est professeur à l'université
Paris-I,_témoin-expert auprès du bureau du procureur
du TPIR depuis 1996._Point de vue publié par le quotidien
"Libération", Paris, 23 mai 2006.
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