|
RWANDA 1994-2004 / UN LIVRE DE JEAN HATZFELD
__"Une saison de machettes" : la parole des assassins
Entretien avec Jean Haztfeld
Dans "Une saison de machettes", publié
en septembre 2003, Jean Hatzfeld, journaliste et écrivain
français recueille la parole des auteurs du génocide
rwandais de 1994 qu'il a rencontrés dans un pénitencier
près de Nyamata, et livre leurs propos.
Ces dix tueurs Hutu, pour la plupart paysans, parlent de façon
libre et directe comme rarement un "génocidaire"
l'a fait jusqu'alors. Pancrace, Pio, Fulgence et les autres sont
déjà jugés et condamnés. Neuf sur
dix ont accepté de poser pour une photo de groupe, publiée
à la fin du livre. Ils racontent avec calme comment ils
sont allés ensemble pour "couper" tous les jours.
"J'étais jeune responsable des tueries pour la
cellule de Muyange, c'était bien sûr nouveau pour
moi. Je me levais donc plus tôt que les avoisinants pour
détailler les préparatifs, je sifflais l'appel",
raconte Léopord. "Par chance, j'ai commencé
par tuer plusieurs personnes sans les regarder en face",
rapporte Pancrace, selon qui "les yeux du tué, pour
le tueur, sont sa calamité s'il les regarde".
"Le gourdin, c'est plus cassant mais la machette est plus
naturelle", précise Elie.
Ces hommes souhaitent le pardon, mais ne semblent pas bouleversés
par les tueries ni rongés par le remords. "C'est trop
difficile de nous juger pour ceux qui n'ont pas participé
à cette situation. Raison pour laquelle je pense qu'il
nous faut cultiver comme avant, avec cette fois de bonnes pensées",
estime Fulgence. "Pour son for intérieur, c'est plus
risquant de se souvenir que d'oublier", note Ignace. Quant
aux raisons de la tragédie, "ils ne voient aucune
utilité à gamberger là-dessus", écrit
Hatzfeld.
"Le génocide tutsi est à la fois un génocide
de proximité et un génocide agricole. Cependant,
malgré une organisation sommaire et un outillage archaïque,
il est d'une efficacité inégalée. Son rendement
s'est révélé très supérieur
à celui du génocide juif et gitan puisque environ
800'000 tutsi ont été tués en douze semaines",
souligne Jean Hatzfeld, qui avait déjà recueilli
les témoignages de rescapés tutsi ["Dans le
nu de la vie, Récit des marais rwandais", 2000].
Jean Hatzfeld, "Une saison de machettes / Récits",
Editions du Seuil, Paris, 2003, 316 p., 19 euros.
Jean Hatzfeld est l'auteur d'un autre ouvrage consacré
aux massacres du Rwanda : "Dans le nu de la vie, récit
des marais rwandais" sorti en 2000, le journaliste donnait
la parole à quatorze rescapés du génocide
des Tutsis.
EXTRAITS
La première phrase. En avril, les pluies nocturnes
laissent souvent en partant des nuages noirs qui masquent les
premières lueurs du soleil.
La plus belle phrase. Ce qui s'est passé à
Nyamata, dans les églises, dans les marais et les collines,
ce sont des agissements surnaturels de gens bien naturels.
Elie : "Au fond, un homme c'est comme un animal,
tu le tranches sur la tête ou sur le cou, il s'abat de soi.
Dans les premiers jours, celui qui avait abattu des poulets, et
surtout des chèvres, se trouvait avantagé; ça
se comprend. Par la suite, tout le monde s'est accoutumé
à cette nouvelle activité et a rattrapé son
retard... Le boulot nous tirait les bras... ... Personne ne peut
avouer l'entière vérité. Sauf à se
damner aux yeux des autres. Et ça, c'est trop grave. Mais
un petit nombre commencent à raconter des bouts terribles.
C'est grand-chose... Les fauteurs savent plus que des souvenirs
et des précisions élémentaires, ils ont des
secrets dans l'âme..."
Alphonse Hitiyaremye : "C'étaient des jours très ressemblants, comme je vous l'ai dit. On endossait les vêtements de champs. On s'échangeait des racontars au cabaret, on parlait sur nos tués, on s'envoyait des blagues sur des filles coupées, on se chamaillait devant des bagatelles de grains. On aiguisait nos outils sur des pierres ponceuses... On dénombrait et on abritait nos biens... A la fin de cette saison des marais, on était trop déçus d'avoir raté. [
] On était très apeurés de la mauvaise fortune et de la vengeance qui nous tendaient les bras. Mais au fond, on était fatigués de rien".
LU DANS LA PRESSE
Les témoignages stupéfiants d'hommes ordinaires devenus des exterminateurs. France Info - Philippe Vallet.
Avec mille difficultés il a pu retrouver une bande de dix copains dans un pénitencier, les interroger un à un et en tirer ce récit édifiant. Ce récit est une pièce de plus à mettre au dossier des crimes contre l'humanité; il permet de comprendre un peu mieux le mécanisme des génocides. Lire - Yves de
Chazournes.
Leurs souvenirs des tueries ne dépassent pas leurs paroles. Et pourtant... Toutes les questions posées par le livre se rejoignent dans cet effrayant, cet incompréhensible mystère. Hatzfeld l'évoque avec une prudentia qui l'honore. L'Express Livres - Daniel Rondeau.
|