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MARS 1999 UN RAPPORT DE HUMAN RIGHTS WATCH ET DE LA FIDH
__Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda
Alison Desforges : le massacre était planifié depuis un an
Les Etats-Unis, la Belgique, la France et
le Conseil de sécurité des Nations unies
ont reçu de nombreux signaux indiquant qu'un génocide
des Tutsi était planifié au Rwanda en 1994,
mais ont restés pratiquement inertes, souligne un rapport
commun de la Fédération internationale des ligues
des droits de l'homme (FIDH) et de l'organisation Human Rights
watch (HRW).
Dans ce rapport de 900 pages, rendu public le 31 mars 1999,
à Paris, et qui se veut "une recherche exhaustive"
sur le génocide, les deux organisations présentent
aussi "les premiers recensements des violations des droits
de l'homme commises par le FPR" (Front patriotique rwandais,
tutsi). Ces violations auraient fait, selon ce rapport, entre
25'000 et 45'000 morts. Les enquêteurs estiment qu'il "est
probable que ces abus étaient connus et tolérés
par les plus hautes autorités du FPR".
LE RAPPORT DE LA FIDH ET DE HUMAN RIGHTS WATCH : "AUCUN TEMOIN NE DOIT SURVIVRE. LE GENOCIDE AU RWANDA"
Cette étude du génocide au Rwanda va plus
loin que les scènes d'horreur et examine, de manière
précise, la façon dont la campagne de massacre a
été organisée. C'est la première étude
à produire des documents émanant du gouvernement
auteur du génocide, des correspondances diplomatiques et
des procès-verbaux juridiques. Elle repose également
sur des centaines d'entretiens individuels. Le rapport montre
que le génocide s'est développé par étapes
et met en évidence le fait que le carnage aurait pu
être interrompu à plusieurs reprises si la communauté
internationale avait été disposée à
agir.
Selon ce rapport, au départ, les organisateurs du génocide
constituaient un petit groupe, mais ils ont frappé si rapidement
et si impitoyablement le 6 avril 1994, qu'ils ont donné
l'impression d'être une force très importante. En
quelques jours, ils ont pris le contrôle de la hiérarchie
militaire et administrative, et ils ont gagné le soutien
de dirigeants politiques importants. Ils ont exploité les
systèmes militaires, administratifs et politiques afin
d'atteindre la population partout dans le pays.
Une campagne de propagande menée pendant les quatre
années qui ont précédé le génocide
par la presse écrite, et intensifiée pendant
les six derniers mois par la radio, a fait haïr et craindre
la minorité Tutsi par beaucoup de membres du groupe majoritaire
Hutu. Les organisateurs ont exploité ces sentiments en
offrant de l'argent, des armes à feu, de l'alcool et de
la drogue en récompense aux tueurs. Dans de nombreux endroits,
les administrateurs ont offert aux meurtriers les terres des victimes,
la plus haute récompense possible dans ce pays surpeuplé
qui vit principalement de l'agriculture.
Les organisateurs, néanmoins, ont rencontré une
opposition considérable à leur programme de massacre,
en particulier dans le centre et le sud du pays. Afin d'étendre
le génocide, ils ont intimé le silence à
certains, en diffusant des attaques publiques à la radio,
ou en formulant des menaces plus discrètes lors des réunions
gouvernementales. Ce n'est qu'après deux semaines d'une
telle pression, qu'ils ont été en mesure d'étendre
le génocide aux régions qui avaient auparavant refusé
de participer au massacre.
Les organisateurs ont employé des stratégies
différentes pour attaquer les Tutsi, concentrant leurs
efforts pour repérer et pour tuer leurs leaders. Au début,
ils tuaient les personnes dans leurs maisons, puis, ils ont entamé
une politique consistant à emmener les Tutsi vers les églises,
les écoles et des bâtiments publics pour y être
massacrés, nombreux et rapidement. Dès la fin du
premier mois du génocide, les leaders ont adopté
une politique de "pacification," ce qui signifiait "tuer
d'une manière plus discrète". Pendant cette
période, les Tutsi ont été traqués
partout où ils pouvaient s'être cachés, un
processus qui a été intensifié pendant les
dernières semaines, lorsque les assaillants ont tenté
d'éliminer tous les témoins encore vivants.
Les Tutsi ont souvent résisté aux attaques, et,
dans plusieurs cas, ont réussi à repousser les assaillants
qui les attaquaient dans les églises et sur les sommets
des collines. La résistance Tutsi au Bisesero est bien
connue, mais les Tutsi ont également lutté afin
de sauver leurs vies et celles de leurs familles dans beaucoup
d'autres régions du pays.
Les soldats et les gendarmes des forces armées du
Rwanda ont dirigé les massacres majeurs des Tutsi.
Quoiqu'ils n'aient été habituellement présents
qu'en nombre réduit, leurs armes (les mitrailleuses, les
grenades, et même les mortiers) et leur connaissance tactique
ont été essentielles pour briser la résistance
des Tutsi. Les soldats et gendarmes, ainsi que la police communale
et d'anciens soldats et policiers, ont incité les citoyens
à attaquer les Tutsi. Dans certains cas, les représentants
des "forces de l'ordre" ont forcé des dissidents,
des administrateurs ou bien des citoyens ordinaires, à
se joindre au carnage. Le rôle des soldats et des gendarmes
nationaux indique l'importance des armes à feu dans les
massacres majeurs; ce n'est qu'après que les soldats et
les gendarmes eurent utilisé les armes de guerre que les
civils attaquèrent avec des machettes et des gourdins.
Les administrateurs rassemblaient les Tutsi sur les sites des
massacres et appelaient les assaillants à les attaquer.
Ils organisaient des gardes aux barrières pour empêcher
les Tutsi de s'enfuir, et mettaient en place des groupes pour
traquer ceux qui avaient pris la fuite. Ils appelaient les gens
à "débroussailler", comptant sur le fait
qu'ils tueraient quiconque se trouverait dans ces broussailles.
Les administrateurs décidaient qui pouvait être considéré
comme Hutu, et épargné, et qui pouvait recevoir
l'autorisation de quitter la commune, et retrouver la sécurité.
Ils se chargeaient de se débarrasser des cadavres et de
distribuer les biens des victimes.
La campagne de massacre fut extrêmement centralisée.
Les ordres émanaient des officiels au niveau national et
étaient transmis au niveau le plus local de la cellule.
Des rapports sur l'exécution des ordres incluant les minutes
des réunions populaires, étaient renvoyés
à la hiérarchie officielle. Le même langage
était tenu dans le pays entier : on parlait du meurtre
des Tutsi comme d'un travail et des armes à feu ou des
machettes comme d'outils. On parlait d'assurer la sécurité
quant il s'agissait d'exterminer les Tutsi et on justifiait la
chasse aux Tutsi par la recherche des armes.
Les officiels ont souvent omis d'énoncer des faits essentiels
: quant ils rapportaient la capture de Tutsi par exemple, ils
complétaient rarement leur rapport en notant les massacres.
Les tueries étaient tellement systématiques qu'elles
n'étaient même pas enregistrées.
Vers la fin du génocide, les criminels se sont retournés
les uns contre les autres, se battant pour le pouvoir politique
et les biens laissés par les victimes. Au cours de ces
combats, ce furent les mêmes mensonges et le même
langage qui furent utilisés contre les Tutsi.
Ce rapport met également en lumière le rôle
des divers acteurs internationaux dans le génocide.
En plus des signes de la catastrophe généralement
connus par tous, le rapport ajoute une douzaine d'autres signes
qui furent connus des principaux acteurs à Paris, Bruxelles,
Washington et à l'ONU. Certaines autorités internationales
ont compris l'importance de ces signaux, mais ne s'en sont que
trop peu préoccupé pour leur répondre de
manière efficace. Ainsi, quand les diplomates belges ont
cherché à renforcer le mandat des forces de maintien
de la paix de l'ONU pour contrer les préparatifs d'une
offensive violente, les Etats-Unis et le Royaume Uni ont rejeté
cette demande. A cette époque, les Etats-Unis tenaient
une position très claire allant jusqu'au retrait de la
totalité de la force des Nations unies sur le terrain,
même si cela devait conduire à des difficultés
plus importantes pour le maintien de la paix.
Le rapport examine la situation militaire au début
du génocide et montre comment une force relativement
minime aurait été suffisante pour arrêter
les massacres. Il explique pourquoi les forces de l'ONU n'ont
pas été appelées pour arrêter les crimes
et examine les positions adoptées par les principaux acteurs
lors des débats sur le retrait des forces onusiennes. Il
illustre en quoi le retrait des soldats a laissé des milliers
de Tutsi face à la mort. Le rapport examine également
les autres mesures qui auraient pu être prises afin d'arrêter
les tueries et insiste particulièrement sur l'impact qu'a
eu, au Rwanda, la tolérance internationale continue en
faveur du Gouvernement génocidaire. Une série d'acteurs
internationaux a traité le génocide d'effet secondaire
de la guerre entre le gouvernement rwandais et le FPR et a cherché
à y mettre fin par les voies diplomatiques usuelles. Espérant
se poser en arbitre entre les belligérants, ils ont cherché
à préserver leur "neutralité" et
refusé de condamner le génocide de crainte de sembler
prendre parti. Les acteurs étrangers ont continué
à traiter le gouvernement génocidaire comme un membre
respectable de la communauté internationale et lui ont
même permis de participer au Conseil de sécurité
des Nations unies.
La France a des responsabilités particulières
pour avoir apporté son soutien aux autorités,
supposées "légitimes", engagées
dans le génocide. Le président François
Mitterrand et les représentants officiels du gouvernement
français ont reçu les représentants du gouvernement
intérimaire, alors que ce dernier était en train
de perpétrer les massacres les plus horribles. Les autorités
militaires françaises avaient apparemment promis d'aider
l'armée rwandaise. Les troupes de l'Opération Turquoise
n'ont pas seulement été déployées
pour sauver les vies des Tutsi, mais aussi pour préserver
le territoire et la légitimité du gouvernement intérimaire
afin de lui permettre de négocier avec le FPR.
Les Rwandais étaient bien conscients de leur besoin
de soutien politique et financier de la part de la Communauté
internationale, et étaient à l'écoute des
"voix" étrangères. Les leaders, au niveau
national, ont activement cherché à influencer l'opinion
internationale ; et même la population qui se réunissait
dans des comités de sécurité au niveau local
discutait de la meilleure façon de gagner le soutien des
gouvernements étrangers.
Dans un cas, une intervention prompte et directe du ministre
des affaires étrangères français a permis
de rappeler les soldats et les milices rassemblés pour
s'en prendre aux Tutsi. Dans un autre cas, l'insistance française
pour améliorer l'image du gouvernement génocidaire
a eu comme conséquence directe des instructions données
par les radios de retirer les cadavres des routes. Qu'il y ait
eu des pressions internationales et que les Rwandais y aient répondu
souligne la tragédie et suggère ce qui aurait pu
être le résultat d'une position ferme, unanime et
rapide des puissances étrangères.
"Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide
au Rwanda". Rapport de la FIDH et de Human Rights Watch.
Editions Karthala, 931 p, Paris, avril 1999.

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