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_Rwanda, prière de libérer le père Theunis
Avec l'arrestation du père Theunis, une étape nouvelle vient d'être franchie qui dénote l'accroissement du climat de terreur régnant
par Robert Menard
Guy Theunis, père blanc de nationalité
belge, militant des droits de l'homme et ancien secrétaire
de rédaction de la revue Dialogue, a été
arrêté, le [] 6 septembre [2005],
à l'aéroport de Kigali, au moment où il s'apprêtait
à quitter le Rwanda. Cinq jours plus tard, il a comparu
devant un tribunal populaire, en présence d'un millier
de personnes. Au cours d'une audience partiale et préparée
d'avance, une vingtaine de "témoins" à
charge - pour la plupart des cadres du Front patriotique rwandais
(FPR, au pouvoir depuis 1994) - se sont succédé
à la barre. A l'issue de ce simulacre d'instruction, Guy
Theunis a été qualifié de "planificateur
du génocide". A ce titre, il risque la peine de
mort.
Le père Theunis est un ami du Rwanda, pays qu'il a habité
de 1970 à 1994 et dont il parle la langue. Brusquement,
onze ans après le génocide, on lui reproche d'avoir
"incité à la haine ethnique" dans la revue
Dialogue et "désinformé" l'opinion
publique internationale sur l'oeuvre exterminatrice qui se préparait.
Principale "preuve" à charge, un extrait d'une
revue de presse animée par le père Theunis, dans
laquelle on pouvait lire une traduction en français d'un
texte de Kangura, un journal extrémiste hutu connu pour
ses appels à la haine contre les Tutsis. Tous ceux qui
ont été abonnés à la revue de presse
de la revue Dialogue au début des années
90, soit une cinquantaine de diplomates, d'universitaires, de
chercheurs et militants des droits de l'homme au Rwanda ou à
travers le monde, savent combien elle leur était utile
en leur donnant accès à des articles parus en kinyarwanda.
C'est grâce à cette revue de presse qu'ils ont
pu dénoncer les dérives ethnistes du régime
Habyarimana et des milieux extrémistes. En faire aujourd'hui
le reproche à Guy Theunis, ce serait comme accuser le mémorial
Yad Vashem en Israël d'exposer des documents illustrant l'horreur
de la propagande nazie.
Parodie de justice, accusations absurdes, humiliations
et brimades... Depuis son interpellation à l'aéroport,
le père Theunis est incarcéré à la
prison centrale de Kigali, où il porte l'uniforme rose
des prisonniers et côtoie des auteurs de crimes contre l'humanité
dont il a dénoncé, en son temps, les agissements.
Où veut-on en venir ? Pourquoi l'avoir autorisé
- à plusieurs reprises - à revenir au Rwanda depuis
dix ans, pour l'arrêter aujourd'hui ? Y serait-il revenu
s'il avait quelque chose à se reprocher ? L'hostilité
du pouvoir vis-à-vis de la revue Dialogue, qui a
dû s'installer à Bruxelles, et dans laquelle s'expriment
librement des intellectuels rwandais en exil, n'est pas nouvelle.
Depuis quelques mois, les mesures d'intimidation se sont multipliées.
Au-delà du cas du père Theunis, nous constatons
avec une vive inquiétude le climat de terreur qui règne
au Rwanda. Des opposants au régime du général-président
Paul Kagamé sont éliminés, au besoin physiquement.
Une étape nouvelle vient d'être franchie avec l'arrestation
du père Theunis. Ce sont désormais les ressortissants
étrangers gênants pour le pouvoir qui sont visés.
Le gouvernement en place à Kigali ne choisit pas ses cibles
par hasard : à partir de 1992, le père Theunis avait
documenté, notamment dans les colonnes de la revue Dialogue,
la politique d'épuration ethnique à l'égard
des Hutus mise en oeuvre par le FPR dans le nord du Rwanda qu'il
occupait. C'était avant le génocide des Tutsis.
Aujourd'hui, la mort de 1 million de Tutsis ne saurait servir
de bouclier d'impunité aux crimes commis par le FPR, dans
sa conquête du pouvoir et depuis lors. Rappelons aussi
que le père Theunis revenait de Bukavu, où il participait
à une médiation visant à ramener la paix
dans l'est du Congo. Région où le régime
rwandais entend conserver un pouvoir d'influence sans partage.
Nous sommes inquiets pour la santé du père Theunis.
Cet homme n'est pas un "planificateur du génocide".
Nous, qui le connaissons et l'apprécions pour le
travail qu'il a accompli depuis trente ans en Afrique centrale,
demandons au gouvernement rwandais de le libérer immédiatement.
Robert Ménard est secrétaire général
de "Reporters sans frontières". Point de vue
publié par le quotidien Libération, Paris,
30 septembre 2005.
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