POINT DE VUE 2005 / LE DROIT A LA SANTE
__Le vaccin, un droit de l'homme
La vaccination pour tous permettrait de sauver des milliers d'enfants dans les pays pauvres
par Mary Robinson
A l'intérieur des frontières des démocraties
des pays industrialisées, la cause des droits de l'homme
ne provoque guère de dissension. C'est en partie parce
que la plupart des gens associent les violations des droits de
l'homme à la torture et à l'emprisonnement, et parfois
au viol, et rares sont ceux qui refuseraient de s'associer aux
forces luttant pour faire respecter la règle de droit.
Mais affirmer les droits fondamentaux d'un individu suppose
un engagement plus résolu, un engagement que les nations
riches peuvent facilement tenir, ainsi qu'elles ont commencé
à le faire avec la récente promesse du G8 d'alléger
la pauvreté et la maladie parmi les plus pauvres du
monde.
Prenons par exemple la Convention relative aux droits de
l'enfant, ratifiée par 191 pays. Elle déclare
notamment que tout enfant a droit à une protection spéciale
et à un niveau de vie suffisant pour permettre son développement
physique, mental, spirituel, moral et social. Cependant, pour
beaucoup d'enfants dans les pays en développement, ces
mots sont vides de sens. D'après l'Organisation mondiale
de la santé, 10,5 millions d'enfants meurent chaque
année avant leur cinquième anniversaire. Presque
tous vivent dans des pays en développement et plus de la
moitié en Afrique. En Sierra Leone, un enfant court cent
fois plus de risques de mourir avant l'âge de 5 ans qu'un
enfant né en Allemagne ou au Japon.
Beaucoup de raisons expliquent cette triste situation.
Les enfants des pays pauvres n'ont pas accès à l'eau
potable, aux soins de santé de base et à une nutrition
adaptée, parmi d'autres services essentiels. Un grand
nombre d'entre eux (quelque 27 millions) ne sont pas non
plus vaccinés contre des maladies infantiles, comme
la rougeole et la coqueluche. Par conséquent, environ 1,4
million d'enfants - soit près de trois par minute - succombent
chaque année à des maladies infectieuses qui auraient
pu être évitées facilement - des maladies
qui, grâce à la vaccination systématique,
ne font presque plus de victimes chez les enfants des pays riches.
Compte tenu des souffrances indicibles que provoquent les maladies
infectieuses chez les enfants, comment se fait-il qu'une chose
aussi simple et aisément disponible qu'un vaccin ne soit
pas considérée comme un droit de l'homme ? La
vaccination comme droit de l'homme ? En fait, il est difficile
d'imaginer une violation plus flagrante des droits de l'enfant
que de les placer délibérément en danger
de mort. Pourtant, c'est ce que nous faisons chaque jour quand
nous permettons que les enfants des pays pauvres soient exposés
à des maladies mortelles qui peuvent être prévenues
par la vaccination.
Qui peut douter qu'il faille agir pour combler le fossé
vaccinal entre riches et pauvres ? Lors du récent sommet
de Gleneagles, les chefs d'Etat et de gouvernement des pays du
G8 ont convenu de poursuivre leur travail sur un dispositif britannique
qui se sert des marchés des capitaux pour financer les
vaccins qui protégeront des millions d'enfants parmi les
plus pauvres du monde au cours des dix prochaines années.
Ce faisant, ils ont pris acte du rôle clé de la vaccination
dans l'allégement de la pauvreté et de la maladie
dans les pays en développement. Pourtant, même ceux
qui sont prêts à appuyer des initiatives en faveur
des vaccins envisagent parfois la vaccination comme un acte de
charité.
Certains se demanderont si définir les vaccins comme
une bonne action plutôt que comme un droit change vraiment
quelque chose. Il existe cependant une raison pratique pour modifier
les termes de la discussion, et pour considérer les
vaccins non comme une oeuvre charitable, mais comme un droit de
l'homme, comme une question d'équité fondamentale
et, au-delà, comme un impératif moral.
[En 2004], un rapport sur la santé et les droits
de l'homme publié par le Commonwealth Medical Trust du
Royaume-Uni et l'Association américaine pour le progrès
de la science (AAAS) affirmait que lorsque les gouvernements estiment
que la vaccination est un droit de l'homme, et non une aumône,
il y a plus de chances pour qu'ils vaccinent les enfants.
"Dans un cadre de droits de l'homme, la vaccination
n'est pas simplement un besoin médical pour les enfants
et une mesure responsable de santé publique; c'est
un droit de tous les enfants, assorti d'obligations gouvernementales
correspondantes, déclare le rapport. Dans ce contexte,
le programme de vaccination d'un gouvernement ne peut être
abandonné en raison de restrictions budgétaires
ou d'autres priorités en matière de dépenses
dans le secteur de la santé. Le porteur de droits, dans
ce cas l'enfant, est au centre de la question. La protection à
laquelle l'enfant a droit avec la vaccination ne peut être
tenue pour un "acte charitable" et ne saurait donc dépendre
du bon vouloir du gouvernement".
Bien entendu, la vaccination n'est pas la seule question
concernant les pays pauvres qui devrait être abordée
sous la bannière des droits de l'homme. L'accès
à une nutrition adéquate, à l'eau potable
et à l'éducation, entre autres services, devrait
aussi être un droit fondamental. Mais la vaccination se
prête particulièrement bien à cette réorientation
philosophique parce qu'elle peut améliorer de manière
spectaculaire la qualité de la vie et que, du point de
vue logistique et scientifique, le seul obstacle entravant le
progrès est le manque d'engagement en faveur de l'action.
L'Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination (Gavi)
et son organisation partenaire, le Vaccine Fund, ont lancé
des programmes réussis qui permettent déjà
d'administrer des injections salvatrices - et de mettre au point
de nouveaux vaccins - à des populations jadis laissées
pour compte. Stimulant l'accès global aux systèmes
de santé, ces activités encouragent les gouvernements
à investir davantage dans des programmes de soins de santé
et de vaccination qui peuvent être élargis efficacement
pour en multiplier rapidement les bénéfices.
Pour les pays qui professent leur attachement aux droits de
l'homme, la disponibilité de solutions éprouvées
pour sauver davantage de vies et la perspective de combler le
fossé de la vaccination devraient être non pas un
fardeau, mais une chance sans précédent. C'est l'occasion
pour nous autres, citoyens des pays riches, et pour nos gouvernements
de montrer au monde que nous sommes prêts à donner
vie à nos engagements en faveur des droits de l'homme,
des engagements qui restent malheureusement trop souvent lettre
morte.
Mary Robinson, ancienne présidente d'Irlande
et ancienne haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme,
est membre du conseil d'administration du Vaccine Fund
et présidente de l'organisation Realizing Rights : the
Ethical Globalization. Point de vue publié par
le quotidien Libération, Paris, 23 septembre 2005.
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