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SIDA 2002 |
Quelques jours avant la Journée mondiale du sida, l'Onusida [programme commun des Nations unies sur le VIH/sida] a publié de nouvelles données qui montrent que 3,1 millions de personnes sont mortes du sida cette année. Cinq millions ont été infectées par le VIH au cours de l'année; 42 millions d'hommes, de femmes et d'enfants vivent aujourd'hui avec le virus. Mais que signifient ces chiffres ? Que se passe-t-il lorsque 42 millions de personnes tombent malades, la grande majorité d'entre elles étant incapables d'accéder à quelque forme de traitement que ce soit ? Le sida se combine à d'autres facteurs - notamment la sécheresse, les inondations et, dans certains cas, des politiques nationales et internationales à courte vue - pour provoquer une chute régulière de la production agricole en Afrique. Un décès lié au sida dans un ménage d'agriculteurs provoque un effondrement de sa production - jusqu'à 60 %. Les revenus des ménages fondent également, laissant aux gens moins d'argent pour acheter de la nourriture. Multipliez cela par des millions, et la famine n'est pas loin. Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, 7 millions de travailleurs agricoles dans vingt-cinq pays africains sévèrement touchés sont morts du sida depuis 1985. Une étude effectuée en 2002 dans le centre du Malawi a montré qu'environ 70 % des ménages sujets de l'enquête avaient souffert de pertes de main-d'uvre du fait de la maladie. Si nous naugmentons pas notre action contre le sida de manière significative, nous sèmerons les désastres humanitaires à venir Dans les sociétés agricoles, les femmes, qui accomplissent le gros des tâches liées à la production alimentaire et aux soins du ménage, ont été particulièrement durement touchées. Lorsqu'elle s'occupe de son mari malade, le temps dont dispose l'épouse pour les tâches telles que plantations, moisson et commercialisation peut chuter jusqu'à 60 %. Lorsque le chef du ménage décède, elle peut se voir refuser l'accès au crédit, aux réseaux de distribution, ou au droit à la terre, si nécessaire. Lorsqu'elle tombe malade ou meurt, le ménage s'écroule souvent totalement. Les orphelins se débrouillent seuls, privés de scolarité ou des compétences leur permettant de poursuivre la production alimentaire. Plus de 11 millions d'enfants africains ont aujourd'hui perdu l'un au moins de leurs parents à cause du sida. Les organismes des Nations unies se mobilisent pour résorber la famine en Afrique australe, et ont lancé un appel conjoint pour une assistance de 600 millions de dollars, dont plus de 500 millions d'aide alimentaire. Cette assistance cruellement nécessaire pourrait soulager les symptômes. Mais, comme le note l'envoyé spécial des Nations unies James Morris, "l'impact dramatique du VIH/sida sur la situation humanitaire en Afrique australe n'est pas entièrement évalué". L'étendue et la gravité des répercussions du sida rendent improbable un redressement rapide. Et, parce que la crise alimentaire intensifie et prolonge l'épidémie comme l'insécurité augmente le danger, et une mauvaise nutrition précipite la maladie - les ripostes au VIH/sida doivent aussi être renforcées de manière significative. Cette épidémie ne concerne pas que l'Afrique, ou la famine. Sur chaque continent, le sida suit les failles sociales et exploite la faiblesse, s'attaquant aux vies et aux économies. Cette année, les infections à VIH ont augmenté de 25 % en Europe orientale et en Asie centrale. En Asie, les infections ont bondi de 10 %. En Inde et en Chine, bien plus de 5 millions de personnes vivent maintenant avec le VIH, et près de 2 millions sont infectées dans les Caraïbes et en Amérique latine. En Indonésie, où il n'y avait virtuellement aucune consommation de drogues injectables il y a dix ans, environ un quart des consommateurs de drogues injectables, estimés à 200'000, sont aujourd'hui infectés par le VIH. L'une des meilleures choses que nous puissions faire maintenant pour sauvegarder le développement économique et humain à l'avenir est d'investir massivement dans l'atténuation de l'impact de l'épidémie, l'extension de l'accès aux soins et le renforcement des efforts de prévention du VIH dont l'efficacité est prouvée. Nous savons que, lorsque des programmes de prévention sont mis sur pied avec sérieux, ils sont efficaces. Avec les baisses soutenues des taux de VIH en Ouganda, les efforts de prévention commencent à porter des fruits parmi les jeunes en Afrique du Sud, Ethiopie et Zambie. La prévalence se stabilise au Cambodge et en République dominicaine. Des pays aussi divers que le Sénégal et la Pologne ont démontré que l'on pouvait tenir l'épidémie en échec. La mise à niveau des dépenses mondiales pour douze stratégies de prévention ayant fait leurs preuves à 4,8 milliards de dollars par an d'ici à 2005 sauverait 29 millions de personnes de l'infection à VIH d'ici à la fin de la décennie. Lorsque l'on additionne les besoins immédiats de prises en charge et traitements liés au VIH, les dépenses annuelles directement consacrées au sida dans les pays à revenus faibles et moyens devraient être de 10,5 milliards de dollars. Cette année, les dépenses atteindront moins de 3 milliards de dollars. Et plus nous tardons à investir réellement dans le combat contre le sida, plus les coûts définitifs iront en augmentant. Pour la première fois peut-être, la famine de l'Afrique australe met le monde face à la vraie ampleur des conséquences du sida. Avec 5 millions de nouvelles infections dans le monde pour cette année seulement, si nous n'augmentons pas notre action contre le sida de manière significative, nous sèmerons les désastres humanitaires à venir - et pas seulement en Afrique australe. Peter Piot est directeur exécutif d'Onusida. Tribune libre publiée dans le quotidien, Le Monde, Paris, 28 novembre 2002. |