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SUISSE, MAI 2004 / UN POINT DE VUE DU PRESIDENT DU CICR-GENEVE
__Le combat sans fin du CICR
par Jakob Kellenberger
Nous n'accepterons jamais un affaiblissement des dispositions
juridiques qui visent à sauvegarder les droits des personnes
prises dans un conflit armé.
Les événements survenus en Irak et dans
le cadre d'autres conflits armés récents nous rappellent
constamment que la dignité essentielle des êtres
humains est souvent l'une des premières victimes de la
guerre. Dans des conflits armés, un peu partout dans le
monde, de nombreuses infractions sont commises contre des civils,
des combattants blessés et malades et des personnes privées
de liberté. En dépit d'une adhésion quasi
universelle aux Conventions de Genève, les traités
fondamentaux du droit international humanitaire qui obligent toutes
les parties à un conflit à protéger la vie
et la dignité des personnes qui ne participent pas ou plus
aux hostilités.
Les événements choquants concernant les détenus
de la prison d'Abou Ghraib, en Irak, ne sont malheureusement
qu'un exemple de plus du non-respect de ces règles de droit
et des valeurs qu'elles représentent.
Pour s'attaquer aux violations du droit international humanitaire
commises dans les conflits armés, il ne suffit pas de proclamer
un attachement théorique à la protection de la vie
et de la dignité humaines. Il est inquiétant de
constater à quel point l'on voit fréquemment les
violations du droit international humanitaire traitées
à la légère de "dommages collatéraux"
- expression effroyable lorsqu'elle s'applique à des
êtres humains - ou justifiées avec insouciance en
tant que résultats apparemment inévitables d'actions
sécuritaires.
Il arrive souvent que les engagements pris par les gouvernements,
les armées, les groupes rebelles et d'autres organisations
de respecter les principes du droit humanitaire ne soient que
de belles paroles destinées à masquer des infractions
à ces règles. Or celles-ci ont été
conçues précisément de façon à
tenir compte à la fois des besoins de sécurité
légitimes des Etats et de l'obligation de protéger
la vie et les droits fondamentaux de l'être humain. Le Comité
international de la Croix-Rouge (CICR) est convaincu qu'il est
possible de trouver un équilibre entre ces deux impératifs.
On peut contrôler un territoire tout en respectant sa population,
et l'on peut détenir ceux qui menacent l'ordre public tout
en respectant leur intégrité physique et spirituelle
et sans les dégrader ou les humilier.
Le fait que le CICR travaille en toute indépendance
par rapport aux Etats et aux autres acteurs lui permet d'évaluer
de façon crédible dans quelle mesure ceux-ci respectent
les obligations qui leur incombent en vertu du droit international
humanitaire. Le CICR examine les allégations de violations
de ces règles de droit dans les lieux de détention
et en fait rapport aux autorités responsables, suggérant
des changements ou demandant instamment des améliorations
si nécessaire. Ses contacts directs et confidentiels avec
les autorités lui permettent de visiter régulièrement
et de façon répétée les prisons et
les camps de détention et, ainsi, d'aider directement les
personnes incarcérées dont les droits auraient été
violés. L'année dernière, les délégués
du CICR ont visité près de 470'000 détenus
dans 80 pays, la plupart très loin de toute attention médiatique.
A l'heure où j'écris ces lignes, nos équipes
présentes en Irak continuent à visiter les détenus
aux mains des forces de la coalition, toujours dans le but d'assurer
le respect de la vie et des droits des personnes privées
de liberté.
Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre l'Amérique, les actes perpétrés pour semer la terreur parmi les civils et les mesures visant à y mettre un terme ont pris une nouvelle dimension. Les attaques terroristes ciblant et massacrant sans discrimination des civils sont radicalement contraires aux valeurs fondamentales qui sont au cur du droit international humanitaire. Le CICR condamne sans réserve ces crimes. Il insiste également pour
que la riposte reste dans les limites fixées par le droit
international. Lorsque la lutte contre le terrorisme prend
la forme d'un conflit armé, les Etats sont tenus de respecter
les principes du droit international humanitaire, même lorsque
leur sécurité est en jeu. Cela signifie que les
personnes privées de liberté ne peuvent pas être
détenues et interrogées en dehors d'un cadre juridique
approprié.
Certains commentateurs semblent penser que la menace que
constitue le terrorisme justifie un affaiblissement du droit international.
Selon eux, le droit devrait avant tout servir les besoins de sécurité
des Etats, et la protection juridique des personnes contre les
atteintes à leur dignité doit être amoindrie
si l'on veut mettre un terme aux actes terroristes. Je ne suis
pas de cet avis. Tout corpus juridique doit être constamment
réévalué et développé si l'on
veut qu'il reste utile. Le droit international humanitaire ne
fait pas exception à cette règle, et le CICR est
engagé dans des discussions avec les gouvernements et des
experts pour faire en sorte qu'il reste pertinent. Cela étant,
nous n'accepterons jamais un affaiblissement des dispositions
juridiques qui visent à sauvegarder les droits des personnes
prises dans un conflit armé.
La lutte contre le terrorisme ne peut être légitime
qu'aussi longtemps qu'elle ne porte pas atteinte aux valeurs fondamentales
partagées par l'humanité. Le droit à la vie et à la protection contre le meurtre, la torture et les traitements dégradants doit être au cur des actions de tous ceux qui participent à cette lutte. Ce combat perdra sa crédibilité s'il sert à justifier des actes par ailleurs considérés comme inacceptables, comme les attaques contre des personnes ne participant pas aux hostilités.
Le monde ne devrait pas avoir besoin de photos de tortures
et de mauvais traitements infligés à des prisonniers
pour se rappeler que la protection de la vie et de la dignité
humaines est l'affaire de tous et exige que l'on agisse.
Jakob Kellenberger est le président du Comité
international de la Croix-Rouge (CICR). Point de vue publié
dans le quotidien Le Monde, Paris, 21 mai 2004.

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