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ALLEMAGNE, 8 MAI 2005 / LA COMMEMORATION DU 60e ANNIVERSAIRE DE LA FIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE EN EUROPE
__"Un don pour la liberté"
par Horst Köhler
Discours prononcé par Horst Köhler,
président de la République fédérale
d'Allemagne, à l'occasion de la commémoration du
60ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale
en Europe, le 8 mai 2005, au Bundenstage, Berlin.
"Nous regardons avec honte et effroi la guerre mondiale
déclenchée par l'Allemagne et la rupture de civilisation
qu'a représenté l'holocauste", a déclaré
Horst Köhler, évoquant les Juifs, Tziganes, handicapés,
opposants politiques et homosexuels assassinés par le nazisme.
"Nous nous souvenons des millions de victimes tombées
en Pologne et en Union soviétique à cause de la
folie allemande", a encore ajouté le président,
commémorant "toutes les victimes de la violence déclenchée
par l'Allemagne comme les victimes allemandes que cette violence
a produit en retour". "Nous devons rester vigilants,
nous souvenir de ces épreuves et de ses causes, faire en
sorte qu'elles ne se répètent pas. Il n'y a pas
de point final à l'Histoire", a conclut le président.
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Dépôt de gerbes au monument de la Neue Wache qui, à Berlin, est dédié aux victimes de la guerre et de la dictature
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Le 8 mai 1945, l'Allemand Wolfgang Soergel, aspirant-officier
au service de santé, se trouve dans un camp de prisonniers
en Écosse. Ce jour-là, il écrit dans son
journal :
"Adolf Hitler est mort. On se bat encore pour Chemnitz et je lis dans des lambeaux de jour-naux que la situation, dans cette région où je vous cherche, ressemble à la guerre civile. Vous reverrai-je un jour? Fin avril, les troupes britanniques ont libéré les camps de concentration nazis [
]. La réalité est bien plus grave que tous les bruits sourds de ces derniers mois [
]. La guerre ne se termine pas par la défaite d'un valeureux soldat, nous sommes considérés comme des bandes de criminels auxquels on a arraché le masque".
Des paroles dures mais justes. Telle était la situation
en Allemagne, il y a soixante ans.
Le 8 mai 1945 avait vu la capitulation inconditionnelle de
la Wehrmacht. Les armes s'étaient tues, au grand soulagement
de la plupart des Allemands. Mais ceux-ci étaient également
comme paralysés par la violence de la défaite et,
pleins d'inquiétude, ils se demandaient quel sort les attendait.
Les peuples, les hommes et les femmes qui avaient souffert
sous l'emprise de ce que l'on appelait le "Troisième
Reich" ont été envahis par un sentiment de
joie et de satisfaction à la chute du régime nazi.
Mais l'Europe avait vécu l'horreur avant d'en arriver à
cette victoire. Elle s'était transformée en un continent
marqué par les fosses communes, les camps de la mort et
les ruines. Des millions de soldats de toutes les nations étaient
tombés au front. Sur les routes de l'Europe déambulaient
des centaines de milliers d'êtres humains déracinés
et déses-pérés et, dans les villes dévastées
comme Varsovie, Caen et Kiev, seules les caves étaient
habitables. Mais la fin de la guerre était encore loin
de marquer la fin des souffrances : dans les camps de concentration
libérés, dans les hôpitaux militaires et civils,
des hommes et des femmes continuaient de mourir des privations
et des blessures dont ils avaient été victimes.
A l'Est, les déplacements des populations se poursuivaient
et l'expulsion des Allemands par la force venait tout juste de
commencer. Les pays d'Europe centrale et orientale allaient de
nou-veau être privés de liberté pendant plusieurs
décennies.
Au fond, le malheur que l'Allemagne a causé dans le
monde se prolonge jusqu'à aujourd'hui: aujourd'hui encore,
des fils et des filles pleurent la mort de leurs parents. Aujourd'hui
encore, des hommes et des femmes souffrent des événements
qu'ils ont alors vécus et aujourd'hui encore, une multitude
de gens dans de nombreux pays pleurent la perte de leur patrie.
Dans notre pays, chacun a dans sa famille ou parmi ses amis
quelqu'un qui a vécu les événe-ments de cette
époque et qui en a souffert. Dans chaque famille allemande,
on entend des récits à ce sujet car tout le monde
était concerné.
C'est avec un sentiment d'horreur et de honte que nous Allemands
portons le regard en arrière sur la Seconde Guerre mondiale
déchaînée par l'Allemagne et sur l'Holocauste,
cette rupture de civilisation faite par les Allemands.
Nous commémorons le souvenir des six millions de Juifs
assassinés avec une énergie diabo-lique après
avoir souvent été publiquement déchus de
leurs droits pendant des années. Tant qu'il y aura des
hommes, cette horreur continuera à bouleverser tous les
coeurs capables de compassion et tous les esprits vigilants.
Nous commémorons le souvenir de l'extermination des
Sintis et Rom, des malades et des handicapés, des dissidents
politiques et des homosexuels qui ont été persécutés
et assassinés.
Nous commémorons le souvenir des millions d'hommes et
de femmes qui ont également suc-combé à la
folie destructrice de l'Allemagne, notamment en Pologne et en
Union soviétique.
Nous éprouvons un sentiment de dégoût et
de mépris envers ceux qui sont coupables de ces crimes
contre l'humanité et qui ont déshonoré notre
pays.
Nous portons le deuil de toutes les victimes de l'Allemagne,
des victimes de la violence per-pétrée par l'Allemagne
et des victimes de la violence qui a rejailli sur elle. Nous portons
le deuil de toutes les victimes par esprit de loyauté envers
tous les peuples ainsi qu'envers le nôtre.
Nous évoquons le souvenir des souffrances subies par
la population civile dans tous les pays. Nous évoquons
le souvenir des millions de soldats morts en captivité
allemande et des mil-lions de personnes déportées
en Allemagne et condamnées aux travaux forcés. Nous
évoquons le souvenir de nos compatriotes, au nombre de
plus d'un million, morts en captivité à l'étran-ger
ainsi que des centaines de milliers de jeunes filles et de femmes
allemandes déportées en Union soviétique
et condamnées aux travaux forcés. Le souvenir de
la souffrance des Alle-mands réfugiés et expulsés,
des femmes violées et des victimes des bombardements contre
la population civile allemande.
La responsabilité nous incombe de maintenir vivant le
souvenir de toute cette souffrance et de ses causes et notre devoir
est de veiller à ce que cela ne se reproduise plus jamais.
Il est impossible de tirer un trait sur cette période.
Je vous invite à écouter attentivement leur histoire
: l'histoire de Meir Lau, qui n'avait que huit ans et qui
avait l'impression d'être beaucoup plus âgé
que le soldat qui força la grille du camp de concentration
et le prit dans ses bras car ce soldat riait et pleurait en même
temps, comme un enfant. Réfléchissons à l'histoire
de Hermann Matzkowski, communiste allemand qui fut nommé
maire après la prise de Königsberg et dont la vieille
maman mourut à Noël 1945 après avoir été
violée par les troupes d'occupation. Ecoutons Lev Kopelev
nous raconter comment, soldat de l'armée rouge, il avait
été interné pendant plus de dix ans dans
des camps sovié-tiques pour avoir eu "pitié
avec l'ennemi". Ecoutons l'écrivain Dieter Forte
dont les nuits sont encore hantées aujourd'hui par les
cauchemars des bombardements sur Düsseldorf qu'il a vécus
enfant et Anne Frank, qui s'était cachée
pendant des années avec sa famille pour échap-per
à la Gestapo et qui n'a quand même pas pu échapper
au camp de concentration où elle est morte. Ecoutons ce
que raconte Erika Winter, une autre enfant atteinte du
typhus avec sa soeur et toutes deux sauvées par un médecin
polonais qui dit en partant que ses deux petites filles avaient
été tuées par les Allemands.
Aujourd'hui, l'Allemagne a changé par rapport à
ce qu'elle était il y a soixante ans.
On s'en rend compte tout d'abord en voyant l'aspect des villes.
Des lustres nous séparent des champs de ruines laissés
par la guerre. Quelqu'un a calculé que les gravats déblayés
repré-sentaient dix millions de wagons pleins. Les architectes
comme Otto Bartning et Walter Gro-pius pensaient que la reconstruction
serait impossible ou bien qu'il faudrait au moins cent ans. Des
millions d'hommes et de femmes étaient sans abris et ils
ont été nombreux à mourir de froid au cours
des hivers de famine qui ont suivi la guerre. Dans les villes
dévastées par les bombardements, des centaines de
milliers d'enfants n'avaient pas de chaussures à se mettre
ni de lit pour dormir. La plupart des réfugiés et
des expulsés avaient tout perdu. Entre hier et aujourd'hui,
il y a des lustres - et des décennies de travail acharné.
Toute la société s'est investie à fond et
les réfugiés, les expulsés et les victimes
des bombardements y ont largement contribué. Le résultat
devrait nous remplir de reconnaissance et nous devrions y voir
un signe d'encouragement. N'oublions pas qu'un héritage
construit par plusieurs générations peut être
très vite dilapidé.
Aujourd'hui, l'Allemagne n'est plus le même pays qu'il
y a soixante ans, et pas seulement vu de l'extérieur. Notre
pays a changé dans son for intérieur et nous avons
tout lieu de nous en réjouir et d'en être reconnaissants.
Cette reconnaissance, nous la devons en premier lieu aux peuples
qui ont vaincu l'Allemagne et qui l'ont libérée
du national-socialisme. Au lendemain de la guerre, ils ont donné
une chance aux Allemands. Sensé, ce geste garde cependant
toute sa valeur de cadeau. A l'époque, les autres nations
ont exigé et espéré que les Allemands tirent
les leçons des événements et qu'ils changent.
Les puissances d'occupation avaient montré la voie à
suivre : elles avaient, notamment lors des procès de Nuremberg,
condamné les grands criminels de guerre et elles avaient
contraint des millions d'Allemands à rendre des comptes
par écrit au sujet de leur comportement sous le régime
nazi. Certains esprits critiques pensaient que cette dénazification
allait trop loin, pour d'autres ce ne fut pas assez. Mais en tout
cas, elle a permis d'exclure le groupe des dirigeants nazis de
la vie politique.
A l'époque, les Allemands s'entendaient à faire
le silence sur beaucoup de choses. Ils étaient nombreux
à penser qu'il fallait "ne rien dire, ne rien demander".
Sur ce point, coupables et innocents étaient souvent tacitement
d'accord. Ce comportement était peut-être nécessaire
pour acquérir une certaine distance au fond d'eux-mêmes
et pour pouvoir repartir de zéro. C'est là que l'on
voit probablement le mieux le chemin que notre pays a parcouru
depuis lors. Aujourd'hui, ce sont surtout les jeunes qui regardent
les choses de plus près et qui demandent comment se sont
comportés les individus à l'époque. D'ailleurs,
ils demandent aussi ce qu'il en est de l'assimilation de la dictature
du parti SED, le parti socialiste unifié de RDA. Nous,
Allemands, encourageons par conviction la Cour pénale internationale
de La Haye qui sanc-tionne le génocide, les crimes contre
l'humanité et les crimes de guerre.
Dans la zone d'occupation soviétique, les injustices
graves ont assombri la dénazification et ses succès:
des centaines de milliers de personnes ont été internées
dans des camps sans avoir bénéficié d'une
procédure conforme à la légalité et
des dizaines de milliers y ont péri. Les persécutions
étaient loin de ne viser que les anciens nazis. L'oppression
devait frapper tous les opposants et toutes les personnes dont
l'opinion politique déplaisait. Non seulement les Alle-mands
de l'Est furent victimes de cette oppression mais aussi tous les
peuples de la zone d'in-fluence soviétique. A partir de
ce moment là, la vie des hommes et des femmes dans l'Europe
divisée tout comme dans l'Allemagne divisée fut
totalement différente. Il n'y avait qu'une seule partie
de l'Europe dans laquelle on pouvait se mettre à la tâche
et commencer à cons-truire des sociétés fondées
sur la liberté. Dans l'autre partie de l'Europe, il a tout
d'abord fallu que les hommes et les femmes luttent pour leur liberté
et ils l'ont fait sans relâche jusqu'à ce qu'ils
l'obtiennent.
"L'Etat est fait pour l'homme et non l'homme pour l'Etat",
telle est la phrase d'Albert Einstein qui figure
en gros caractères depuis quelques semaines sur le bâtiment
de la chancellerie fédé-rale. Ces mots pourraient
aussi résumer le message qui a présidé à
la construction du nouvel ordre démocratique en Allemagne
de l'Ouest : ce n'est plus l'Etat ou le "parti" qui
est l'élément central, c'est la dignité et
la liberté de l'individu.
Pour prendre ce nouveau départ, les pères fondateurs
de la Loi fondamentale pouvaient s'appuyer sur un héritage
précieux : l'oeuvre des philosophes des Lumières,
Lessing et Kant, les idées du mouvement révolutionnaire
de 1848 et la constitution de l'Eglise Saint-Paul, le droit élaboré
au XIXème siècle et les idées du mouvement
ouvrier allemand, la culture démocratique séculaire
des villes et l'héritage légué par la résistance
allemande, de Graf Stauffenberg à Julius Leber, de Hans
et Sophie Scholl à Dietrich Bonhoeffer.
Avant d'avoir une loi fondamentale, l'Allemagne de l'Ouest
s'était déjà dotée d'une monnaie solide.
Les prix avaient été libérés et les
mesures de contingentement levées. Les Allemands de l'Ouest,
pleins d'en-thousiasme, appréciaient leur liberté
et la prospérité s'installa, fruit de leur esprit
d'initiative et de leur travail.
Ce climat profita également à la jeune démocratie
: si elle rencontra rapidement l'adhésion, c'est aussi
parce qu'elle s'accompagnait de l'essor économique. Mais
celui-ci n'arriva pas du jour au lendemain. On comprend aisément
pourquoi, au début, certaines personnes disaient : "A
quoi me servent la liberté et la démocratie si je
suis au chômage ?" Question lourde de sens. Aujourd'hui,
la réponse est plus évidente car l'histoire de notre
pays après 1945 a montré que le respect de soi et
la dignité humaine ne peuvent grandir que dans la liberté
et la démo-cratie. Et c'est bien ce principe qui a fait
de la révolution pacifique de 1989 un processus irré-versible.
Notre peuple a besoin, comme tous les autres, de liberté
et de démocratie car la libre autodétermination
est le seul garant d'un avenir prospère et de la justice
sociale. Mais la question reste posée. Le chômage
est une humiliation. Créer des emplois reste donc aujour-d'hui
une tâche prioritaire pour tous les démocrates.
Dans la zone d'occupation soviétique également,
nombreux furent ceux qui se mirent à la tâche, pleins
d'espoir. Thomas Mann observait à l'époque : "Parmi
les communistes officieux [...] il ne manque pas de tyranneaux
[...] assoiffés de puissance. Mais j'ai vu des visages,
mar-qués au front d'une bonne volonté assidue et
d'un pur idéalisme, des visages d'hommes tra-vaillant dix-huit
heures par jour et se sacrifiant pour [...] créer des conditions
sociales em-pêchant, comme ils disent, une retombée
dans la guerre et la barbarie".
Et pourtant, ces personnes ont été dupées
dans leur idéalisme. Le parti SED a mis la société
au pas. La vie a été enfermée dans des uniformes
et très vite, organisée d'une façon militaire.
La RDA s'isola de l'Ouest et interdit tout ce qui menaçait
la ligne adoptée par le parti au pouvoir. De plus en plus
d'agriculteurs, d'artisans, de chefs d'entreprise et de scientifiques
quittèrent le pays qui ne leur offrait aucune perspective
d'avenir. La liste des artistes et des intellectuels qui avaient
espéré trouver en RDA une Allemagne meilleure et
qui s'en détournaient en proie à la déception
ne cessait de s'allonger chaque année. Peu à peu,
l'Allemagne de l'Est perdit de ses forces dynamiques et créatrices
au profit de la République fédérale, et cela
contribua beau-coup à l'essor de cette dernière.
La RDA, quant à elle, n'avait pas trouvé d'autres
moyens que le mur et les barbelés pour résoudre
ses problèmes. Ce qui ne devait pas la sauver non plus.
En effet, la soif de liberté ne s'éteignit pas,
ni en RDA ni chez les peuples d'Europe centrale et orientale,
puisqu'il y eut le soulèvement populaire du 17 juin 1953,
la lutte de la Hongrie pour la liberté en 1956, le printemps
de Prague en 1968 et la grève des ouvriers des chantiers
navals de Danzig, douze ans plus tard.
Pour l'Allemagne de l'Ouest, ce fut beaucoup plus facile, notamment
parce qu'elle avait beau-coup moins de réparations à
payer et qu'elle avait reçu davantage d'aides à
la reconstruction. Mais surtout parce que les idées pouvaient
mieux s'y épanouir et parce qu'un ordre fondé sur
la liberté permet de réagir plus facilement face
aux nouveaux défis.
Ce système politique avait pour devise "Place au
débat !" Aussi bien dans l'opinion publique qu'au
parlement, chaque grande question faisait l'objet d'un débat
acharné : à propos de l'éco-nomie sociale
de marché et du réarmement, à propos de l'adhésion
à l'OTAN et aux commu-nautés européennes,
à propos de la nouvelle politique à l'Est et de
la modernisation de l'armement. Rétrospectivement, on peut
dire que toutes ces décisions étaient justes. Chaque
fois, la grande majorité de la population l'a reconnu quelque
temps plus tard et l'opposition parlementaire l'a accepté,
elle aussi. En fin de compte, chacun de ces grands débats
n'a fait que renforcer la culture politique de la République
fédérale et la confiance dans l'ordre démo-cratique.
Mais cela, on ne s'en rend compte vraiment que maintenant, avec
un peu plus de recul. Cette réussite est l'oeuvre de tous
les gouvernements fédéraux et de tous les parlements
depuis 1949, mais surtout de tous les citoyens.
Ainsi, les citoyens de la République fédérale
ont vu se multiplier les bonnes raisons d'appré-cier leur
pays. Le chancelier fédéral Adenauer les impressionnait par son bon sens et son auto-rité dans la conduite des affaires de l'Etat; plus tard, une autre expérience s'est avérée utile pour les Allemands, qui ont vu que l'alternance des chanceliers et des gouvernements ne com-pro-mettait en rien cette démocratie. L'affaire de l'hebdomadaire "Der Spiegel" révéla que l'arbitraire des pouvoir publics avait été à l'oeuvre mais ce scandale se termine par une victoire de la liberté de la presse. La lutte contre le terrorisme perpétré par la RAF bouleversa le pays mais la Répu-blique fédérale reste un Etat de droit. Les questions de l'environnement furent négligées mais de nombreuses personnes s'engagent et créent un parti, elles acquièrent rapidement une influence politique et font progresser la protection de l'environnement, les autres partis ne tardant pas à les suivre.
Tous ces développements politiques étaient indissociablement
liés à un changement radical du climat intellectuel
et culturel régnant dans le pays. Là aussi, la première
chose qui s'imposait était de faire sincèrement
son examen de conscience, d'être prêt à reconnaître
sa faute et de chercher la réconciliation. Les deux grandes
Eglises ont apporté une contribution permanente et ont
redonné une base solide à bon nombre de personnes.
Personne n'oubliera la "Ostdenk-schrift" publiée
par l'Eglise protestante allemande, mémoire sur les relations
avec les voisins à l'Est, et la lettre de l'épiscopat
polonais aux évêques allemands qui contient la phrase
"Nous pardonnons et demandons votre pardon". A l'époque,
le jeune archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, a
été l'un des grands artisans de ce message. Devenu
pape, il avait pour principe que seule la vérité
rend l'homme libre. Benoît XVI a pris sa succession, un
pape originaire d'Allemagne et, dans le monde entier, les hommes
et les femmes se réjouissent de cette élection.
N'est-ce pas là l'image dont jouit notre pays aujourd'hui
?
Nombreux ont été également les artistes
et les intellectuels qui ont fait du travail de déblaie-ment
après la guerre en Allemagne, une tâche souvent inconfortable
pour eux comme pour leurs contemporains. De par leurs oeuvres,
ils ont changé le pays. La société a été
véritable-ment aérée. L'Allemagne a retrouvé
une envergure intellectuelle. Les prix Nobel décernés
à Heinrich Böll et à Günter
Grass, après celui attribué à Nelly Sachs
qui avait fui pour échapper aux nazis, le succès
des films allemands, les expositions des artistes allemands dans
les grands musées de par le monde : tout cela montre que
l'Allemagne est redevenue une nation culturelle respectée.
Dès le début, de nombreuses impulsions sont venues
des jeunes. Ils se sont passionnés pour le mode de vie
occidental. Ils étaient assoiffés de jazz et de
rock 'n' roll, de livres, de films et de pièces de théâtre
étrangers. Pleins d'enthousiasme, ils ont commencé
à apprendre les langues étrangères et à
voyager aussi loin que leur porte-monnaie le permettait. Ils ont
été de bons ambassadeurs de la République
fédérale.
L'amitié franco-allemande et l'unification de l'Europe
n'étaient pas seulement l'affaire des grands hommes d'Etat
comme Churchill, Adenauer, Schuman et De
Gasperi, elles nourris-saient égale-ment un authentique
mouvement de jeunesse. J'étais moi-même présent
à Ludwigsburg, le 9 septembre 1962, lors de la visite de
Charles de Gaulle qui lança un appel à la jeunesse
alle-mande et française, l'invitant à construire
l'avenir de l'Europe. Notre enthou-siasme était sans limite.
C'étaient aussi et surtout les jeunes qui posaient les
questions gênantes: est-ce que les Alle-mands ont effectué
un travail de mémoire suffisant au sujet du passé
nazi ? Ne faut-il pas en finir définitivement avec la discrimination
raciale au niveau mondial ? La guerre du Viet Nam se justifie-t-elle?
Le nucléaire ne présente-t-il pas trop de risques
? En discutant de ces sujets, un grand nombre de jeunes ont appris
à articuler leur pensée politique et à s'engager
en faveur de la démocratie. Leurs modèles étaient
Albert Schweitzer, John F. Kennedy et Martin Luther King et, plus
tard, Willy Brandt et Nelson Mandela. Cela aussi fait partie de
l'histoire de la République fédérale d'Allemagne
et cela lui a été bénéfique.
Pour les jeunes qui vivaient sous le régime communiste,
la situation était semblable à beau-coup d'égards.
Les jeans et la musique de rock exerçaient sur eux un attrait
irrésistible mais leurs dirigeants étaient d'avis
qu'ils étaient suspects du point de vue politique. C'est
ce qui explique pourquoi il y a eu de véritables combats
de rues à Varsovie et à Berlin-Est pour par-ticiper
à des concerts de musique rock, pourquoi les concerts de
Klaus Renft Combo furent interdits en raison de ses textes sujets
à critique et pourquoi porter les cheveux longs là-bas
n'était pas seulement une façon de se coiffer.
Il fallait du courage pour s'engager dans ce qu'on appelait
la "Communauté de jeunes" ou pour porter le badge
"Transformer les épées en hoyaux", et
le nombre de ces jeunes gens ne cessait d'augmenter. D'autres
s'investissaient pour la sauvegarde de l'environnement et le respect
des droits de l'homme, souvent sous l'égide des Eglises.
Il y eut même une initiative au sein de laquelle s'engagèrent
à la fois les jeunes d'Allemagne de l'Est et d'Allemagne
de l'Ouest, je veux parler de l'Action Signe de réconciliation
- Service pour la paix qui fut créée par Lothar
Kreyssig, originaire de Saxe, dans les années cinquante.
Depuis sa création, elle aide les victimes de la politique
allemande axée sur la guerre et l'extermination et oeuvre
en faveur de la paix et de la réconci-liation.
Et enfin, on notera qu'à l'Est comme à l'Ouest,
les jeunes étaient enthousiasmés par Mikhaïl
Gorbatchev et sa politique de réforme.
La volonté de liberté a triomphé partout
en Europe centrale en 1989 : de manière pacifique, sensée
et déterminée. Les Allemands de l'Est ont écrit
l'un des plus beaux chapitres de l'his-toire allemande. Il y eut
au début des hommes comme Herbert Belter, qui, en
1950, a distribué des tracts contre l'oppression à
l'université de Leipzig et qui a été pendu,
et, pour finir, la vic-toire démocratique des manifestations
du lundi, la présence des défenseurs des droits
du citoyen autours des tables rondes, les premières élections
libres de la Chambre du peuple et la constitution du gouvernement
issu de ces élections.
L'exemple le plus récent de la volonté de liberté
des peuples d'Europe vient de nous être livré par
les hommes et les femmes d'Ukraine. Nous, Allemands, partageons
la joie des démocrates ukrainiens.
Aujourd'hui, l'Europe est marquée au sceau de la
liberté, de la démocratie et du respect des droits
de l'homme. La République fédérale d'Allemagne
s'est investie depuis le début en faveur de ces valeurs
fondamentales et de l'unification européenne et cela indépendamment
du gouvernement au pouvoir. Aujourd'hui, probablement pour la
première fois dans son his-toire, l'Allemagne est entourée
d'amis et de partenaires. Entre nous, la guerre est devenue impos-sible.
Nous sommes conscients de la valeur du partenariat transatlantique
et nous n'oublions pas ce que nous devons précisément
aux Etats-Unis d'Amérique. Nous entretenons de bonnes rela-tions,
voir même des liens d'amitié, avec l'État
d'Israël. Qui aurait pu imaginer tout cela en 1945 ?
Enfin, les frontières vers l'Est sont ouvertes et les
hommes et les femmes se rejoignent en empruntant les anciennes
voies commerciales. Précisément pour nous Allemands,
tout un monde nouveau s'ouvre à la découverte en
Europe centrale et orientale. Des villes comme Prague et Lviv,
Gdansk et Vilnius, Tallinn et Wroclaw témoignent de la
riche diversité cultu-relle et ethnique que possédait
l'Europe avant la guerre et de toute la créativité
et de la matu-rité d'esprit qui s'en dégageaient.
Cette richesse a succombé au racisme et à la
folie nationaliste. L'Allemagne a perdu de par sa faute une partie
de ce qu'elle fut.
L'Europe unie nous donne enfin la possibilité de devenir
une communauté libre de bons voi-sins. Cela peut aussi
nous aider à affronter ensemble l'histoire et ses vérités
souvent si amères.
Nous avons la volonté sincère de nouer des liens
d'amitié avec les peuples d'Europe centrale et orientale
et aspirons à construire avec eux l'Europe de la liberté
et de la paix. La joie que suscite la liberté chez les
nouveaux Etats membres et leur volonté de renouveau sont
un en-richissement pour la politique européenne.
En faisant la rétrospective des dernières soixante
années, nous éprouvons un sentiment de reconnaissance
envers tous ceux qui nous ont aidés à construire
la République fédérale d'Allemagne. Mais
nous avons aussi la certitude que nous, Allemands, si nous avons
réussi à forger une société libre
et démocratique, c'est parce que nous avions un don pour
la liberté.
Nous n'oublierons jamais les douze années de la dictature
nazie ni le malheur que les Alle-mands ont déversé
sur le monde. Au contraire : le recul nous permet de percevoir
encore plus nettement de nombreux détails et de mieux comprendre
les causes de l'injustice perpétrée à cette
époque. Mais nous voyons notre pays dans toute son histoire
et c'est pourquoi nous reconnaissons que nous avons bénéficié
d'un héritage précieux qui nous a aidés à
sortir de la ruine morale des années 1933 à 1945.
C'est toute notre histoire qui forge l'identité de notre
nation. Prétendre en occulter une partie est une offense
envers l'Allemagne.
En regardant le chemin que nous avons parcouru depuis 1945,
nous voyons l'énergie que nous pouvons mobiliser. Cela
nous donne du courage pour l'avenir.
Soixante ans après la Seconde Guerre mondiale, notre
pays connaît certaines difficultés, comme beaucoup
d'autres d'ailleurs. Mais l'Allemagne est devenue une démocratie
solide. Elle n'a jamais été aussi riche en facettes
et aussi ouverte sur le monde. Nous nous sommes retrouvés
en tant que nation. Personne ne conteste le fait que nous vivons
ensemble dans l'unité, le droit et la liberté. Les
citoyens allemands veillent à la justice sociale et ils
se serrent les coudes lorsque cela est nécessaire.
Malheureusement, il y a aussi chez nous des incorrigibles qui
veulent en revenir au racisme et à l'extrémisme
de droite. Mais ils n'ont aucune chance d'être entendus.
L'écrasante majorité des citoyennes et des citoyens
responsables s'en portent garants tout comme notre démocratie
qui sait se défendre.
Notre pays pratique la modération, sa voix est entendue.
Nous sommes respectés et notre aide est demandée
dans le monde entier. Les forces armées fédérales
contribuent à l'échelle mon-diale à sauvegarder
la paix et à imposer le respect des droits de l'homme.
Notre coopération au développement est appréciée.
Et partout, les personnes en détresse peuvent compter sur
la solidarité des Allemands.
Nous avons tout lieu aujourd'hui d'être fiers de notre
pays. Notre réussite, nous la devons aux enseignements
que nous avons su tirer et à notre persévérance.
Nous sommes appelés à conti-nuer de suivre ces enseignements
et à redoubler d'efforts si nous voulons à l'avenir
également mettre nos forces au service du bien dans le
monde.
Chaque génération devra faire ses preuves en
relevant ses défis. Peu à peu, les jeunes prennent
le relais et se voient investis de cette responsabilité.
J'ai une grande confiance en eux. Ils ne s'en laissent pas compter
et on ne peut pas les séduire avec des fausses promesses.
Ils cherchent à trouver leur propre réponse et se
méfient de tous ceux qui leur racontent que les réponses,
ils les ont déjà toutes. Ils sont ouverts sur le
monde et s'identifient à leur pays. Ils savent ce que leurs
parents, c'est-à-dire la génération des enfants
de la guerre, ont construit et ils veulent apporter leur propre
contribution.
Les jeunes générations en Allemagne savent qu'il
n'y aura bientôt plus de témoins de la guerre et
de l'extermination. Elles acceptent de poursuive la tâche
consistant à maintenir vivant le souvenir de ce qui s'est
passé et à transmettre le flambeau. C'est à
elles qu'il appartiendra à l'avenir, avec les jeunes de
leur âge dans le monde entier, de veiller à ce qu'une
telle injustice et une telle souffrance ne se reproduisent plus.
Source : Présidence de la République fédérale
d'Allemagne, mai 2005.
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