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PORTO ALEGRE, BRESIL, JANVIER 2005 / LE FORUM SOCIAL MONDIAL
__19 personnalités des cinq continents publient, à titre personnel, un "manifeste de Porto Alegre : douze propositions pour un autre monde possible"
En guise de conclusion, le Forum social mondial (FSM)
de Porto Alegre (Brésil) - Forum alternatif au Forum économique
de Davos - a édifié, le 31 janvier 2005, un "mur
des propositions", avec 352 points issus des séminaires
ou ateliers tenus pendant cinq jours. Selon les organisateurs,
le nombre des participants aurait dépassé les 150'000.
Sur deux mille réunions réparties en onze espaces
thématiques, les droits de l'homme sont arrivés
en tête, avec 471 rencontres inscrites au programme.
Soucieux de "débouchés politiques"
pouvant favoriser la mobilisation des altermondialistes, 19 personnalités
des cinq continents, dont les Prix Nobel José Saramago
et Adolfo Perez Esquivel, l'ancien directeur général
de l'Unesco Frederico Mayor et le directeur du "Monde Diplomatique"
Ignacio Ramonet, ont diffusé, à titre personnel,
un "manifeste de Porto Alegre : douze propositions
pour un autre monde possible".
Parmi ses douze points figurent l'annulation de la dette des
pays du Sud, l'application de taxes internationales sur les transactions
financières et sur les ventes d'armes, le démantèlement
des paradis fiscaux et des bases militaires étrangères,
le rejet du libre échange et de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC), la "souveraineté alimentaire"
et l'interdiction de la privatisation de l'eau. "Face au
consensus de Washington - la charte du libéralisme -, nous
disposons maintenant des douze commandements du consensus de
Porto Alegre", ont affirmé les signataires.
L'initiative a été critiquée par des organisateurs
du FSM, relève Paulo A. Paranagua, l'envoyé spécial
du quotidien "Le Monde" à Porto Alegre.
"Si le contenu reprend des discussions du Forum, la démarche
menace notre mode de fonctionnement, soutient Candido Grzybowski,
de l'Institut brésilien d'analyses socio-économiques
(Ibase). Faire appel à des célébrités,
les illuminés habituels, contredit la méthodologie
du Forum, qui repose sur les propositions émanant d'une
large participation à la base. Cela revient à la
vieille manière de faire de la politique".
Ce document est le résultat d'un processus de discussion
qui ressort des ateliers tenus sous le thème du "Quichotte
: Utopie et politique", tenus à l'occasion du 400e
anniversaire du "Don Quichotte" de Cervantes. Parmi
les signataires figurent également : Aminata Traoré,
Ricardo Petrella, , Frei Betto, Roberto Savio, Eduardo Galeano,
Adolfo Perez Esquivel, Emir Sader, François Houtart, José
Saramago, Bernard Cassen, Samir Amin, Walden Bello.
LE MANIFESTE DE PORTO ALEGRE : DOUZE PROPOSITIONS POUR UN AUTRE MONDE POSSIBLE
Depuis le premier Forum social mondial tenu à
Porto Alegre, en janvier 2001, le phénomène des
Forums sociaux s'est étendu à tous les continents,
et jusqu'aux niveaux national et local.
Il a fait émerger un espace public planétaire
de la citoyenneté et des luttes. Il a permis d'élaborer
des propositions de politiques alternatives à la tyrannie
de la mondialisation néolibérale impulsée
par les marchés financiers et les transnationales, et dont
le pouvoir impérial des Etats-Unis constitue le bras armé.
Par sa diversité et par la solidarité entre les
acteurs et les mouvements sociaux qui le composent, le mouvement
altermondialiste est désormais une force qui compte au
niveau mondial. Dans le foisonnement des propositions issues des
Forums, il en est un grand nombre qui semblent recueillir un très
large accord au sein des mouvements sociaux.
Parmi celles-ci, les signataires du Manifeste de Porto Alegre,
qui s'expriment à titre strictement personnel et qui ne
prétendent aucunement parler au nom du Forum, en ont identifié
douze qui, réunies, font à la fois sens et projet
pour la construction d'un autre monde possible. Si elles étaient
appliquées, elles permettraient enfin aux citoyens de commencer
à se réapproprier ensemble leur avenir
Ce socle minimal est soumis à l'appréciation
des acteurs et mouvements sociaux de tous les pays. C'est à
eux qu'il appartiendra, à tous les niveaux - mondial, continental,
national et local -, de mener les combats nécessaires pour
qu'elles deviennent réalité. Nous ne nous faisons
en effet aucune illusion sur la volonté réelle des
gouvernements et des institutions internationales de mettre en
oeuvre spontanément ces propositions, même quand,
par pur opportunisme, ils en empruntent le vocabulaire.
1.- Annuler la dette publique des pays du Sud,
qui a déjà été payée plusieurs
fois, et qui constitue, pour les Etats créanciers, les
établissements financiers et les institutions financières
internationales, le moyen privilégié de mettre la
majeure partie de l'humanité sous leur tutelle et d'y entretenir
la misère. Cette mesure doit s'accompagner de la restitution
aux peuples des sommes gigantesques qui leur ont été
dérobées par leurs dirigeants corrompus.
2.- Mettre en place des taxes internationales sur
les transactions financières (en particulier la taxe
Tobin sur la spéculation sur les devises), sur les investissements
directs à l'étranger, sur les bénéfices
consolidés des transnationales, sur les ventes d'armes
et sur les activités à fortes émissions de
gaz à effet de serre. S'ajoutant à une aide publique
au développement qui doit impérativement atteindre
0,7 % du produit intérieur brut des pays riches, les ressources
ainsi dégagées doivent être utilisées
pour lutter contre les grandes pandémies (dont le sida)
et pour assurer l'accès de la totalité de l'humanité
à l'eau potable, au logement, à l'énergie,
à la santé, aux soins et aux médicaments,
à l'éducation et aux services sociaux.
3.- Démanteler progressivement toutes les
formes de paradis fiscaux, judiciaires et bancaires qui sont
autant de repaires de la criminalité organisée,
de la corruption, des trafics en tout genre, de la fraude et de
l'évasion fiscales, des opérations délictueuses
des grandes entreprises, voire des gouvernements. Ces paradis
fiscaux ne se réduisent pas à certains Etats constitués
en zones de non droit ; ils comprennent aussi les législations
de certains pays développés. Dans un premier temps,
il convient de taxer fortement les flux de capitaux qui entrent
dans ces « paradis » ou qui en sortent, ainsi que
les établissements et acteurs, financiers et autres, qui
rendent possibles ces malversations de grande envergure.
4.- Faire du droit de chaque habitant de la planète
à un emploi, à la protection sociale et à
la retraite, et dans le respect de l'égalité hommes-femmes,
un impératif des politiques publiques, tant nationales
qu'internationales.
5.- Lutter, en premier lieu par les différentes
politiques publiques, contre toutes les formes de discrimination,
de sexisme, de xénophobie et de racisme. Reconnaître
pleinement les droits politiques, culturels et économiques
(y compris la maîtrise de leurs ressources naturelles) des
peuples indigènes.
6.- Prendre des mesures urgentes pour mettre fin
au saccage de l'environnement et à la menace de changements climatiques majeurs dus à l'effet de serre et résultant en premier lieu de la prolifération des transports et du gaspillage des énergies non renouvelables. Exiger l'application des accords, conventions et traités existants, même s'ils sont insuffisants. Commencer à mettre en uvre un autre mode de développement fondé sur la sobriété énergétique et sur la maîtrise démocratique des ressources naturelles, en particulier l'eau potable, à l'échelle de la planète.
7.- Promouvoir toutes les formes de commerce équitable
en refusant les règles libre-échangistes de l'OMC
et en mettant en place des mécanismes qui permettent, dans
les processus de production des biens et services, d'aller progressivement
vers un alignement par le haut des normes sociales (telles que
consignées dans les conventions de l'OIT) et environnementales.
Exclure totalement l'éducation, la santé, les services
sociaux et la culture du champ d'application de l'Accord général
sur le commerce des services (AGCS) de l'OMC. La convention sur
la diversité culturelle actuellement en négociation
à l'UNESCO doit faire explicitement prévaloir le
droit à la culture et aux politiques publiques de soutien
à la culture sur le droit du commerce.
8.- Garantir le droit à la souveraineté
et à la sécurité alimentaires de chaque pays
ou regroupement de pays par la promotion de l'agriculture paysanne.
Cela doit entraîner la suppression totale des subventions
à l'exportation des produits agricoles, en premier lieu
par les Etats-Unis et l'Union européenne, et la possibilité
de taxer les importations afin d'empêcher les pratiques
de dumping. De la même manière, chaque pays ou regroupement
de pays doit pouvoir décider souverainement d'interdire
la production et l'importation d'organismes génétiquement
modifiés destinés à l'alimentation.
9.- Interdire toute forme de brevetage des connaissances
et du vivant (aussi bien humain, animal que végétal),
ainsi que toute privatisation des biens communs de l'humanité,
l'eau en particulier.
10.- Garantir le droit à l'information et
le droit d'informer par des législations : - mettant
fin à la concentration des médias dans des groupes
de communication géants; - garantissant l'autonomie des
journalistes par rapport aux actionnaires; - et favorisant la
presse sans but lucratif, notamment les médias alternatifs
et communautaires. Le respect de ces droits implique la mise en
place de contre-pouvoirs citoyens, en particulier sous la forme
d'observatoires nationaux et internationaux des médias.
11.- Exiger le démantèlement des bases
militaires des pays qui en disposent hors de leurs frontières,
et le retrait de toutes les troupes étrangères,
sauf mandat exprès de l'ONU. Cela vaut en premier lieu
pour l'Irak et la Palestine.
12.- Réformer et démocratiser en profondeur
les organisations internationales en y faisant prévaloir
la primauté des droits humains, économiques, sociaux
et culturels, dans le prolongement de la Déclaration universelle
des droits de l'homme. Cette primauté implique l'incorporation
de la Banque mondiale, du FMI et de l'OMC dans le système
et les mécanismes de décision des Nations unies.
En cas de persistance des violations de la légalité
internationale par les Etats-Unis, transfert du siège des
Nations unies hors de New-York dans un autre pays, de préférence
du Sud.
Porto Alegre, Brésil, 29 janvier 2005.
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