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LYON [FRANCE], SEPTEMBRE 2005 / LA CONFERENCE DE PAIX DE SANTEGIDIO
__Nicolas Sarkozy : Nous résisterons au choc des civilisations car toutes les religions et tous les courants de pensée philosophique peuvent sunir dans une même affirmation : il ny a quune civilisation, la civilisation humaine
Discours prononcé par Nicolas Sarkozy, ministre
d'Etat, ministre de l'intérieur et des cultes, le 11
septembre 2005, à Lyon, lors de l'ouverture des 19e
Rencontres interreligieuses de la communauté catholique
de Sant'Egidio.
La France célèbre cette année le
centième anniversaire de sa loi de séparation de
l'Eglise et de l'Etat, aussi appelée loi de 1905.
C'est une loi originale, plutôt rare dans le monde, souvent
mal comprise. Le contexte de son élaboration, marqué
par un conflit de pouvoir entre l'Etat et l'Eglise catholique,
puis les conditions de sa mise en uvre, ont assombri sa naissance
et relégué à l'arrière-plan la puissance
de son texte. C'est un texte pourtant équilibré,
qui garantit dans un même article, dans une même affirmation,
la liberté de conscience et la liberté de culte.
Contrairement à l'image qu'elle a héritée
de son histoire mouvementée, la laïcité
à la française n'est pas l'ennemie des religions.
Elle est une construction politique, juridique et humaine, qui
s'efforce de concilier le droit de tout individu de pratiquer
un culte et l'interdiction faite à tous de méconnaître
ce bien si cher qu'est la liberté de conscience. Elle organise
une coexistence pacifique de toutes les religions, grâce
à l'égalité des droits, à l'égalité
des dignités, à la neutralité de l'Etat,
à la liberté de croire et de pratiquer ainsi qu'à
celle de ne pas croire.
La loi récente relative aux conditions dans lesquelles
les élèves des établissements scolaires peuvent
porter des signes religieux est le prolongement de cet
édifice. Elle prévoit que les enfants peuvent porter
un symbole de leur foi, mais que celui-ci doit rester suffisamment
discret pour ne pas provoquer, choquer ou diviser. Je n'étais
pas favorable à que ce soit une loi qui édicte une
telle règle, car je pensais que le dialogue était
préférable pour atteindre le même résultat.
Je suis en revanche fermement convaincu que l'école doit
faire grandir nos enfants dès le plus jeune âge dans
un esprit de tolérance envers ceux qui croient et de respect
envers ceux qui ne croient pas et que la règle retenue
est donc la bonne.
Depuis la fin de la première guerre mondiale
et la réconciliation entre les pouvoirs publics et l'Eglise
catholique autour d'une interprétation moins rigide de
la loi de séparation, la laïcité est unanimement
reconnue comme un des piliers de la démocratie française,
une condition de son équilibre, un facteur de paix entre
les citoyens. La laïcité n'est pas le seul modèle
de coexistence pacifique de plusieurs religions et de l'incroyance
dans un pays démocratique. Mais, dans notre pays, où
les conflits internes ont souvent un caractère passionnel
et laissent des traces profondes, elle constitue aujourd'hui un
point d'équilibre consensuel. Toutes les religions de notre
pays lui sont profondément attachées, leurs représentants
qui sont ici peuvent en témoigner.
C'est la raison pour laquelle, dans un ouvrage récent,
et à la lumière de mon expérience de ministre
des cultes, j'ai plaidé pour que la place de l'islam
en France soit davantage reconnue. Lorsque la loi de 1905
a été adoptée, il n'y avait pas de musulmans
en France. Il y en a aujourd'hui cinq millions. L'Etat a le devoir
de permettre à ces croyants de prier et de pratiquer leur
culte dans les mêmes conditions de dignité et de
droit que les croyants des religions plus anciennes, qui bénéficient
par exemple des édifices cultuels dont la France s'est
couverte tout au long de son histoire.
Je propose qu'à la lettre du texte de 1905, nous
préférions son esprit. La question de la présence
d'une nouvelle religion en France ne se posait pas en 1905. Elle
se pose aujourd'hui. C'est le fondement même de la laïcité
qui est en jeu si nous n'adaptons pas notre pays à la réalité
d'une présence musulmane importante en France. C'est possible
et c'est nécessaire, tout en respectant les grands équilibres
de la laïcité française.
De même, j'ai uvré de toutes mes forces pour que
l'islam de France se dote d'un conseil représentatif avec
lequel l'Etat puisse discuter, comme c'est le cas de toutes les
autres grandes religions. Le Conseil français du culte
musulman est également une instance nécessaire au dialogue inter-religieux, une préoccupation qui est au cur de vos rencontres annuelles.
Dans le Conseil français du culte musulman, tous
les courants de l'islam de France sont représentés, y compris ceux dont les positions sont fondamentalistes, sans être pour autant intégristes. Les fondamentalistes sont à mon sens ceux qui veulent vivre leur foi de manière fondamentale, c'est-à-dire en pratiquant de la manière la plus rigoureuse possible les prescriptions de leur religion. C'est un désir naturel tant il est vrai que les convictions religieuses touchent le cur de la personne humaine. Il n'y a rien de plus normal, pour celui qui croit, de mettre toute sa vie en adéquation avec sa foi, en tout cas d'essayer. Vivre dans un monastère catholique est une forme de fondamentalisme. L'intégrisme consiste en revanche à imposer les
prescriptions de sa croyance aux autres, ce qui est différent.
Il doit être condamné.
Cette décision d'intégrer les fondamentalistes
au conseil représentatif de l'islam de France a été
critiquée. On a raillé ma naïveté ou
l'on a dénoncé une complaisance excessive avec des
courants de l'islam dont les positions ne sont pas toujours claires
au regard de la séparation entre le temporel et le spirituel,
de la liberté de conscience ou de l'égalité
entre l'homme et la femme. Ma conviction, et je sais qu'elle n'est
pas étrangère aux préoccupations de votre
assemblée, est que l'ouverture et le dialogue sont beaucoup
plus à même d'aider les fondamentalistes à
clarifier leur position, plutôt que l'exclusion qui mène
à la radicalisation.
Si nous devons regretter les brutalités de sa mise en
uvre, c'est un fait que la loi de 1905 a eu sur l'Eglise catholique
une influence utile. Elle l'a aidée à repenser
l'articulation entre la Révélation chrétienne
et l'histoire humaine, et à admettre le pluralisme comme
un processus historique pas nécessairement inconciliable
avec le projet de Dieu sur l'homme. De la même manière,
je pense que l'inscription de l'islam dans le contexte cultuel
français, où les religions sont séparées
de l'Etat et se respectent entre elles, peut constituer, pour
tout le monde musulman, un exemple de ce que l'islam peut s'intégrer
dans une société démocratique, pluraliste
et sécularisée, sans renier pour autant la profondeur
de ses convictions.
Le fondement de mon action et de mes propositions n'est pas seulement juridique. Je ne cherche pas uniquement à établir une égalité parfaite, formelle et réelle, entre les différentes religions de France. Le but principal de mon engagement est de convaincre mes compatriotes qu'il n'y a pas de solution aux difficultés d'intégration et d'harmonie sociale que nous connaissons, si nous n'aidons pas les musulmans de France à se construire une identité, dans ce pays tout à la fois de tradition judéo-chrétienne et profondément laïcisé.
Cette identité passe par le respect de la dignité
de chacun, en particulier par la lutte contre les discriminations.
Elle passe par la promotion sociale, tant il vrai qu'une identité
humiliée est une identité radicalisée. Elle
passe par la possibilité de pratiquer sa religion dans
des conditions dignes, respectées, naturelles.
Le progrès technique, l'amélioration des conditions
générales de vie, la démocratisation, l'émergence
d'une société du savoir, n'ont pas aboli le besoin
fondamental de l'homme d'espérer. D'une certaine manière,
ils l'ont même consolidé ou réactualisé.
Après la barbarie des deux conflits mondiaux et l'effondrement
du bloc communiste, les hommes et les femmes de notre temps ont
pu croire que l'humanité allait enfin converger vers un
monde de paix et de respect mutuel. En réalité,
il n'en a rien été. Ce que les hommes ont gagné
en liberté et en prospérité, ils l'ont perdu
en prévisibilité et en simplicité d'analyse
de l'histoire. Les conflits se sont multipliés tandis que
les facilités de circulation des capitaux, des personnes
et des biens ébranlent la hiérarchie traditionnelle
des puissances et brouillent celle des priorités.
La mondialisation économique soumet les territoires
à une obligation de compétitivité. La croissance
de la richesse mondiale augmente. Mais la pertinence de sa répartition
n'apparaît pas avec évidence. Dans les pays émergents,
les inégalités sont considérables et les
performances économiques de certaines zones cohabitent
avec des situations de pauvreté extrême. Dans les
pays occidentaux, la mondialisation ébranle des secteurs
entiers de l'économie et hypothèque le sort des
travailleurs les moins qualifiés. L'Afrique semble pour
sa part s'être arrêtée sur la montre du temps.
Aujourd'hui, les hommes et les femmes voient bien que la
prospérité matérielle ne suffit pas à
satisfaire les aspirations profondes de l'homme. Elle n'est
d'aucun secours pour distinguer le bien du mal. Elle ne donne
pas de sens à l'existence. Elle ne répond pas aux
questions fondamentales de l'être humain : pourquoi y a
t'il une vie et quel est le sens de la mort ? Même la liberté
et la démocratie ne donnent pas de réponse.
Les sociétés, notamment occidentales, sont entrées
dans cette époque curieuse d'une frénésie
croissante de biens matériels toujours plus sophistiqués
et, en même temps, d'un immense besoin de croyances surnaturelles
sur lesquelles fonder une espérance et une identité.
La mondialisation uniformise les conditions de production, les
modes de vie et peut-être les cultures. Elle ne répond
pas au besoin de sens.
C'est pourquoi, et nous le voyons tous les jours, les religions
jouent un rôle déterminant dans cette réorganisation
du monde, des sociétés, des idées. Elles
qui sont, par nature, transnationales, elles peuvent aider les
hommes à trouver un sens à leur existence indépendamment
des frontières ou des identités nationales, ou en
complément de celles-ci.
Mais elles sont aussi la proie des amalgames et des extrémismes.
La religion est instrumentalisée par tous ceux qui rejettent,
parce qu'ils les craignent, la multiplication des échanges,
la circulation des idées, le mélange des cultures.
Ce n'est pas un phénomène nouveau. Toutes les religions
ont été et sont menacées par le risque de
l'intégrisme et de l'intolérance, même si,
aujourd'hui, l'une d'entre elles est particulièrement concernée.
En ce jour où nous célébrons le quatrième
anniversaire des attentats du 11 septembre, comment ne pas songer
à l'extrême gravité des événements
qui se sont produits à New York, en Egypte, en Indonésie,
au Maroc, à Istanbul, à Madrid, à Londres
et en bien d'autres endroits encore ?
Les démocraties sont ébranlées, parce
qu'elles sont fondées sur le respect des croyances, la
garantie des libertés individuelles et la confiance dans
l'Etat pour assurer la sécurité de tous. Mais
les religions le sont également, et plus encore les croyants.
Ils peuvent se radicaliser à leur tour ou être victimes
d'amalgames, comme on l'a vu par exemple à la suite des
attentats de Londres. Le discrédit que jette le terrorisme
sur les religions peut priver les hommes des raisons d'espérer
ou les conduire à se réfugier dans des croyances
nouvelles, peu structurées.
Des rencontres inter-religieuses comme celle qui s'ouvre aujourd'hui
sont déterminantes pour résister aux amalgames,
répondre aux inquiétudes, promouvoir la paix. C'est
un progrès capital du vingtième siècle que
d'avoir ouvert les portes du dialogue entre les religions. Force
est de reconnaître qu'il n'y en a pas eu beaucoup d'autres.
Je tiens à convoquer ici la mémoire de Jean-Paul
II dont le rôle en la matière a été,
une fois encore, déterminant.
Ma conviction, c'est que les religions ont entre elles beaucoup
plus de choses qui les rassemblent que de choses qui les divisent.
Les grandes religions de l'humanité délivrent au
fond un message homogène : la vie humaine doit être
protégée parce qu'elle a quelque chose à
voir avec l'existence de Dieu; le bien-être matériel
ne suffit pas au bonheur humain; la mort n'est pas la fin de toute
vie. Il ne s'agit pas de faire du syncrétisme. Il s'agit
de reconnaître cette évidence que les grandes
religions convergent finalement vers un noyau dur de croyances
fondamentales qui répondent aux aspirations humaines.
C'est pourquoi les grandes religions peuvent satisfaire
le besoin d'identité et de sens sans provoquer l'intolérance.
Elles peuvent favoriser le dialogue entre les cultures et les
croyances sans craindre le relativisme. Elles peuvent et elles
doivent se rassembler pour rappeler au monde que la prospérité
économique n'a aucun sens si elle se fait aux dépens
du bonheur de l'homme.
Nous résisterons au choc des civilisations car
toutes les religions et tous les courants de pensée philosophique
peuvent s'unir dans une même affirmation, à laquelle
je crois profondément : il n'y a qu'une civilisation, la
civilisation humaine. C'est un motif d'espérance pour notre
temps.
Mesdames et Messieurs, le choix de la ville de Lyon pour
organiser ces 19ème rencontres internationales pour la
paix est un bon choix. Lyon a en effet une place particulière
pour la France des religions et des croyants. C'est à Lyon
qu'est née la première communauté chrétienne.
C'est à Lyon que Frédéric Ozanam a créé
le catholicisme social. Plus récemment, Lyon a accueilli
la construction d'une grande Mosquée, à laquelle
se sont associées sans arrière pensée l'Eglise
catholique, l'Eglise réformée, l'Eglise apostolique
arménienne et la communauté juive, offrant à
la Nation toute entière un remarquable exemple de tolérance
et de dialogue entre les religions. Comment ne pas évoquer
aussi le martyre du peuple juif, auquel la communauté lyonnaise
a payé un lourd tribut, et l'unification de la Résistance
contre la barbarie nazie ?
Chaque année, le 8 décembre, d'innombrables bougies illuminent la ville en souvenir de sa dévotion mariale et rassemblent des milliers de personnes de toute origine et de toute croyance. Elles brilleront cette année avec une pensée particulière pour la communauté de Sant'Egidio et son uvre de paix, de dialogue, de prière, d'éducation, d'aide aux plus démunis.
Je souhaite que vos travaux soient le plus fructueux possibles,
car le courage, l'humanisme et la paix sont assurément
ce dont le monde aura toujours le plus besoin.
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