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Dans un appel diffusé depuis la mi-janvier 2005 sur Internet et signé en ligne, selon ses initiateurs, par plus d'un millier de personnes où se mêlent militants de gauche, d'extrême gauche et musulmans, des "enfants de colonisés" revendiquent leur histoire. Se proclamant "indigènes de la République", ils réclament la tenue d'"assises de l'anticolonialisme". La démarche, relève Philippe Bernard dans le quotidien Le Monde, "s'inscrit dans un mouvement de revendication mémorielle, voire de réparation, qui prend de l'ampleur parmi les "minorités visibles", maghrébine et noire, et plus largement chez les militants mobilisés contre les discriminations" ["Le Monde", 22.02.2005]. "Nous sommes les indigènes de la République !", proclame cet appel qui prétend parler au nom des "descendants d'esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d'immigrés" et "militantes et militants engagé(e)s dans les luttes contre l'oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale". A leurs yeux, les symptômes de la survivance du colonialisme sont légion : relégation des populations des banlieues "aux marges de la société", discriminations visant "les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l'immigration postcoloniale", cantonnement des élus issus de ces populations au rôle de ""beur" ou de "black" de service"... Pour les signataires, la gestion de l'islam par le ministère de l'intérieur, la "loi anti-foulard", le "parcage des harkis" et même la situation des immigrés "dans le contexte du néolibéralisme" et des sans-papiers, sont autant de signes marquant la perpétuation de l'esprit colonial. Elargissant leur propos, les signataires estiment que "la gangrène coloniale s'empare des esprits". Ils accusent ainsi "une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français" de "tourner le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut" pour se transformer "en agent de la "pensée" bushienne" et désigner les populations d'origine "africaine, maghrébine ou musulmane" comme "la cinquième colonne d'une nouvelle barbarie qui menacerait l'Occident et ses "valeurs". S'affichant "héritiers" de "grands-parents [ ] mis en esclavage, colonisés" mais aussi des Français ayant résisté au nazisme et au colonialisme, ils veulent "décoloniser la République". Dans ce but, ils appellent à des "assises de l'anticolonialisme", le 16 avril à l'université de Saint-Denis et à une "marche des indigènes de la République", le 8 mai, anniversaire de la victoire sur le nazisme, mais aussi de la répression des émeutes de Sétif en Algérie, en 1945. "Les promoteurs de l'appel se situent essentiellement
au sein des courants qui avaient mené la lutte contre la
loi interdisant les signes religieux à l'école,
note encore Philippe Bernard. Laïques et proches des altermondialistes
comme le collectif "Les mots sont importants", musulmans
comme le site oumma.com, qui diffuse le texte, ou le Collectif
des musulmans de France, proche du prédicateur suisse Tariq
Ramadan, que l'on retrouve parmi les signataires". "NOUS SOMMES LES INDIGENES DE LA REPUBLIQUE !..."Un appel pour les Assises de l'anti-colonialisme post-colonial Discriminés à l'embauche, au logement, à la santé, à l'école et aux loisirs, les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l'immigration post-coloniale sont les premières victimes de l'exclusion sociale et de la précarisation. Indépendamment de leurs origines effectives, les populations des "quartiers" sont "indigénisées", reléguées aux marges de la société. Les "banlieues" sont dites "zones de non-droit" que la République est appelée à "reconquérir". Contrôles au faciès, provocations diverses, persécutions de toutes sortes se multiplient tandis que les brutalités policières, parfois extrêmes, ne sont que rarement sanctionnées par une justice qui fonctionne à deux vitesses. Pour exonérer la République, on accuse nos parents de démission alors que nous savons les sacrifices, les efforts déployés, les souffrances endurées. Les mécanismes coloniaux de la gestion de l'islam sont remis à l'ordre du jour avec la constitution du Conseil français du Culte Musulman sous l'égide du ministère de l'Intérieur. Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d'exception aux relents coloniaux. Tout aussi colonial, le parcage des harkis et enfants de harkis. Les populations issues de la colonisation et de l'immigration sont aussi l'objet de discriminations politiques. Les rares élus sont généralement cantonnés au rôle de "beur" ou de "black" de service. On refuse le droit de vote à ceux qui ne sont pas "français", en même temps qu'on conteste "l'enracinement" de ceux qui le sont. Le droit du sol est remis en cause. Sans droit ni protection, menacées en permanence d'arrestation et d'expulsion, des dizaines de milliers de personnes sont privées de papiers. La liberté de circulation est déniée; un nombre croissant de Maghrébins et d'Africains sont contraints à franchir les frontières illégalement au risque de leurs vies. La France a été un Etat colonial... Pendant plus de quatre siècles, elle a participé activement à la traite négrière et à la déportation des populations de l'Afrique sub-saharienne. Au prix de terribles massacres, les forces coloniales ont imposé leur joug sur des dizaines de peuples dont elles ont spolié les richesses, détruit les cultures, ruiné les traditions, nié l'histoire, effacé la mémoire. Les tirailleurs d'Afrique, chair à canon pendant les deux guerres mondiales, restent victimes d'une scandaleuse inégalité de traitement. la France reste un Etat colonial En Nouvelle Calédonie, Guadeloupe, Martinique, Guyane,
Réunion, Polynésie règnent répression
et mépris du suffrage universel. Les enfants de ces colonies
sont, en France, relégués au statut d'immigrés,
de Français de seconde zone sans l'intégralité
des droits. Dans certaines de ses anciennes colonies, la France
continue de mener une politique de domination. Une part énorme
des richesses locales est aspirée par l'ancienne métropole
et le capital international. Son armée se conduit en Côte
d'Ivoire comme en pays conquis. Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s'y réduire, la politique coloniale Non seulement le principe de l'égalité devant la loi n'est pas respecté mais la loi elle-même n'est pas toujours égale (double peine, application du statut personnel aux femmes d'origine maghrébine, sub-saharienne...). La figure de l'"indigène" continue à hanter l'action politique, administrative et judiciaire; elle innerve et s'imbrique à d'autres logiques d'oppression, de discrimination et d'exploitation sociales. Ainsi, aujourd'hui, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour étendre à l'ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité. La gangrène coloniale s'empare des esprits L'exacerbation des conflits dans le monde, en particulier au
Moyen-Orient, se réfracte immédiatement au sein
du débat français. Les intérêts de
l'impérialisme américain, le néo-conservatisme
de l'administration Bush rencontrent l'héritage colonial
français. Une frange active du monde intellectuel, politique
et médiatique français, tournant le dos aux combats
progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents
de la "pensée" bushienne. Investissant l'espace
de la communication, ces idéologues recyclent la thématique
du "choc des civilisations" dans le langage local du
conflit entre "République" et "communautarisme".
Comme aux heures glorieuses de la colonisation, on tente d'opposer
les Berbères aux Arabes, les Juifs aux "Arabo-musulmans"
et aux Noirs. Les jeunes "issus de l'immigration" sont
ainsi accusés d'être le vecteur d'un nouvel anti-sémitisme.
Sous le vocable jamais défini d'"intégrisme",
les populations d'origine africaine, maghrébine ou musulmane
sont désormais identifiées comme la Cinquième
colonne d'une nouvelle barbarie qui menacerait l'Occident et ses
"valeurs". Frauduleusement camouflée sous les
drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et
du féminisme, cette offensive réactionnaire s'empare
des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit
des ravages dans la société française. Déjà,
elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein
même des forces progressistes, comme une gangrène.
Attribuer le monopole de l'imaginaire colonial et raciste à
la seule extrême droite est une imposture politique et historique.
L'idéologie coloniale perdure, transversale aux grands
courants d'idées qui composent le champ politique français. La décolonisation de la République reste à l'ordre du jour La République de l'Egalité est un mythe. L'Etat et la société doivent opérer un retour critique radical sur leur "passé présent" colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières, que l'universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution Française, refoule ce nationalisme arc-bouté au "chauvinisme de l'universel", censé "civiliser" sauvages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et d'égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l'accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il faut en finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité. Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés. Mais ils n'ont pas été broyés. Ils ont préservé leur dignité d'humains à travers la résistance héroïque qu'ils ont mené pour s'arracher au joug colonial. Nous sommes leurs héritiers comme nous sommes les héritiers de ces Français qui ont résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anti-coloniale est indissociable du combat pour l'égalité sociale, la justice et la citoyenneté. Dien Bien Phu est leur victoire. Dien Bien Phu n'est pas une défaite mais une victoire de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ! Pour ces mêmes raisons, nous sommes aux côtés de tous les peuples (de l'Afrique à la Palestine, de l'Irak à la Tchétchènie, des Caraïbes à l'Amérique latine...) qui luttent pour leur émancipation, contre toutes les formes de domination impérialiste, coloniale ou néo-coloniale. NOUS, descendants d'esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d'immigrés, NOUS, Français et non-Français vivants en France, militantes et militants engagé-es dans les luttes contre l'oppression et les discriminations produites par la République post-coloniale, lançons un appel à celles et ceux qui sont parties prenantes de ces combats à se réunir en Assises de l'anti-colonialisme en vue de contribuer à l'émergence d'une dynamique autonome qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l'ensemble de la société française, dans la perspective d'un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle. Le 8 mai 1945, la République révèle ses paradoxes : le jour même où les Français fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s'abat sur les colonisés algériens du Nord-Constantinois : des milliers de morts. Le 8 mai prochain, 60e anniversaire de ce massacre, poursuivons le combat anticolonial par la première Marche des indigènes de la République ! 16 janvier 2005. Cet appel a été initié par les associations suivantes : MAI 59 : Mouvement autonome de l'immigration du Nord, CMF (Collectif des Musulmans de France), Oumma.com, GRAAF (Groupe de Recherches Activistes sur l'Afrique), FETAF (Fédération des Travailleurs d'Afrique en France), Droit des femmes musulmanes de France, collectif Les Mots sont Importants, collectif féministe Les Blédardes, TouTEsegaux.net, Festival Permanent contre les lois racistes (Strasbourg), DiverCité (Lyon), ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France), groupe de rap "La Rumeur" |