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ALGERIE, AVRIL 2006 / COLLOQUE : LA DEMOCRATIE EN ALGERIE
__Abdelaziz Bouteflika : "La démocratie n'est pas une religion et l'islam n'est pas un système politique"
Dans une interview accordée, le 17 avril 2006,
à la télévision publique, le président
algérien Abdelaziz Bouteflika a estimé que
la présence française, durant la colonisation
de l'Algérie de 1830 à 1962, avait provoqué
"un génocide" de l'identité,
de l'histoire, de la langue et des traditions algériennes.
"Nous ne savons plus si nous sommes des Amazighs [berbères],
des Arabes, des Européens ou des Français",
a-t-il précisé, en citant des expressions de l'arabe
algérien truffées de mots français.
Le chef de l'Etat algérien avait en 2005 maintes fois dénoncé
en termes durs la colonisation et ses "crimes", suite
au vote, en février 2005, d'un article de loi française
mentionnant "le rôle positif" de la colonisation.
Il avait fustigé cet article - abrogé en décembre
2005 - qui relevait, selon lui, d'"une cécité
mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme".
En août 2005, Abdelaziz Bouteflika avait estimé
que les Français n'ont pas "d'autres choix que de
reconnaître qu'ils ont torturé, tué, exterminé
de 1830 à 1962, qu'ils ont voulu anéantir l'identité
algérienne", faisant que "nous [ne sommes] ni
berbères ni arabes ni musulmans, [que] nous [n'avons] ni
culture, ni langue, ni histoire".
Dans un discours prononcé le 16 avril 2006 à
Constantine, dans le cadre d'un colloque consacré à
"La démocratie en Algérie", le président
algérien a reproché à "l'Etat colonial
français [d'avoir noyé] dans le sang ce printemps
patriotique et démocratique de la nation algérienne
en mai 1945, date à laquelle la France s'est affranchie
de l'occupation nazie et a trahi ceux qui ont contribué
à sa liberté en sacrifiant ce qu'ils avaient de
plus cher".
[Le ministre français des Affaires étrangères,
Philippe Douste-Blazy, a appelé, le 23 avril 2006,
le président algérien Abdelaziz Bouteflika à
ne pas "galvauder" le terme "génocide",
en réagissant à ses propos sur la colonisation française.
"Concernant le génocide, un mot qui a été
employé récemment, des philosophes et des intellectuels
nous ont appris, en particulier [l'écrivain italien] Primo
Levi, qu'il ne faut jamais galvauder ce type de terme", a-t-il
assuré.
Le ministre, qui affirme qu'il "est temps d'ouvrir une
page nouvelle sur l'avenir commun de nos deux pays", plaide
pour "un travail de mémoire" entre les
deux pays, en soulignant qu'un tel travail "n'est pas fait
par des hommes politiques, fussent-ils de grands responsables,
ni par des députés et des sénateurs",
mais "par des historiens et des chercheurs". L'Algérie
et la France envisagent de signer un "traité d'amitié".]
LE DISCOURS D' ABDELAZIZ BOUTEFLIKA A CONSTANTINE
Allocution du président algérien Abdelaziz
Bouteflika à l'occasion de l'ouverture du colloque
: "La démocratie en Algérie : réalités
et perspectives", le 16 avril 2006, à Constantine.
Une nostalgie toute particulière nous envahit en évoquant
ces lieux bénis, et nous étreint chaque fois que
l'on s'en éloigne ne fusse que pour quelques jours, ces
lieux si attachants, si émouvants et si différents
que caractérisent toute la générosité
et la grandeur de ses hommes et de ses femmes.
"Ville majestueuse et séductrice, fière
et enchanteresse, Constantine, symbole d'une histoire glorieuse,
et d'un avenir prometteur. Constantine, l'une des villes qui ont
fait l'histoire combative et culturelle de l'Algérie, Constantine
expression du génie qu'elle recèle, du rayonnement
spirituel de ses valeureux et braves hommes et ses éminents
et remarquables savants qui ont immortalisé ses vestiges
et tracé sa voie, faisant de cette cité un exemple
pour toute ville aspirant à atteindre ce rang. Constantine
qui, de ses rivières a puisé son encre, de ses arbres
taillé sa plume, a écrit des lettres de lumière
dans les différents domaines de la littérature,
des sciences et du savoir. Constantine, berceau des valeurs suprêmes
de l'humanité, Constantine dont chaque pont suspendu, chaque
mosquée, pleine d'histoire, chaque citadelle altière,
témoigne de ce passé prestigieux et de la générosité
séculaire de ses enfants.
Nous sommes, aujourd'hui, de retour dans cette ville, capitale de l'Est de notre cher pays, nos curs emplis de joie de voir cette distinguée assistance, alors que nous procédons, ensemble, à l'ouverture de ce colloque que vous avez pris l'initiative d'organiser sur le thème de "La démocratie en Algérie : Réalités et perspectives". C'est ce qui m'offre l'opportunité d'y contribuer avec ces quelques réflexions que je vous propose en tant que moudjahid dans les rangs de l'Armée de Libération Nationale et en tant que responsable politique de l'Algérie indépendante.
Je tiens à féliciter à un double titre
les organisateurs de cette rencontre. D'abord pour le choix du
thème lui-même. Je suis en effet convaincu que des
débats construits, rigoureux, même s'ils sont parfois
empreints de passion ou de contradiction, sur la conception et
la pratique de la démocratie dans notre pays, sont indispensables
à la clarification et à l'approfondissement du processus
démocratique lui-même. La pratique politique démocratique
ne saurait en effet se réduire à la tenue périodique
d'élections pluralistes, à la séparation
des pouvoirs et au droit d'exercer certaines libertés fondamentales.
Ces instruments institutionnels ne prennent toute leur importance
dans la vie d'une nation que lorsqu'ils sont mis au service d'une
culture démocratique large et respectueuse de la diversité
des opinions, fondée sur le dialogue ouvert et intransigeant
et dont l'objectif ultime est de promouvoir et de préserver
les intérêts supérieurs de la nation, à
savoir consolider sa souveraineté, sa modernisation, sa
participation dynamique à la renaissance de la civilisation
musulmane et son inscription active dans une mondialisation multipolaire.
J'espère que votre colloque permettra de ne pas laisser
le champ de la démocratie aux seules élites politiques,
mais d'y impliquer la société tout entière
et en particulier les intellectuels qui ont un rôle essentiel
à jouer si nous voulons faire de la démocratie non
seulement un instrument commode d'alternance au pouvoir, mais
également et surtout une culture et des valeurs largement
partagées par la nation tout entière en toute conscience
et maturité.
La démocratie ne saurait être une reproduction
de ce qui est entrepris par les autres selon leurs réalités
et leur vécu, ni un quelconque produit destiné à
être importé ou exporté. La démocratie
est, en réalité et tout à la fois une conviction
et une culture. C'est en fait une pratique émanant
du vécu et le produit d'une réalité sociale.
Je tiens à les féliciter, également, pour
avoir organisé cette rencontre à l'occasion de la
célébration de Youm El Ilm, le 16 avril, date anniversaire
du rappel à Dieu de Cheikh Abdedlhamid Ben Badis. Cheikh
Abdelhamid Ben Badis n'est pas, en effet, seulement un immense
alem, le fer de lance de l'Islah, de la renaissance de l'Islam,
dans notre pays. Il n'est pas uniquement l'une des figures de
proue de notre mouvement national dans les années trente.
Il est aussi la principale figure emblématique de la démocratie
dans notre pays, une démocratie qui put faire rimer diversité
et unité pour le plus grand bien du peuple musulman d'Algérie.
Certains d'entre vous seront peut-être étonnés
que je parle de démocratie en Algérie dans les années
trente et plus encore que je présente Cheikh Abdelhamid
Ben Badis, lui, le musulman fervent, comme l'une des figures les plus prestigieuses de la démocratie dans notre pays. Aucun historien ne me contredira pourtant sur ce point. A la tête de l'Association des Uléma Musulmans d'Algérie qu'il crée en 1931, il sera, pendant dix ans, le maître d'uvre infatigable d'un pluralisme démocratique unifiant sur le terrain politique, mais aussi dans le domaine culturel.
L'Association des Uléma Musulmans d'Algérie accueillera
dans ses rangs des Algériens de tendances politiques très
diverses, des partisans de Messali Hadj, de Ferhat Abbas et même
des communistes, à la seule condition qu'ils se revendiquent
de l'Islam. Si Cheikh Abdelhamid Ben Badis est un défenseur
intransigeant de la langue et de la culture arabes, il n'en
assume pas moins, et en même temps, la dimension "amazigh"
de la nation algérienne. L'une de ses nombreuses initiatives
dans l'explication de la dimension amazigh en tant que pilier
de notre identité nationale, se traduisait par la signature
qu'il apposait au bas de ses articles dans "Chihab"
: Ibn Badis El Sanhadji.
La première réflexion que je voudrais avancer
est que la démocratie est une réalité
ancienne dans notre pays. On aurait tort de considérer l'ouverture pluraliste de 1989 dans notre pays comme notre premier pas dans la démocratie. Rétrospectivement, cette ouverture apparaît moins comme une rupture fondamentale dans l'histoire politique de notre pays que comme une inflexion rendue nécessaire par la différenciation de notre société et la transformation de l'environnement international. Conçue et mise en uvre dans la précipitation, l'Homme a été créé de précipitation, sans discernement ni pédagogie, l'immense majorité de notre peuple a été réticente à l'adopter et l'a plutôt considérée comme une menace à sa cohésion nationale et à son appartenance civilisationnelle.
Cette dérive a conduit à la catastrophe que nous
avons connue et de laquelle nous sommes, grâce à
Dieu, en train de sortir. Elle ne doit pas faire oublier les anciennes
et profondes traditions démocratiques du peuple algérien,
et qui constituent le socle solide à partir duquel, j'en
suis convaincu, nous parviendrons, avec l'aide de Dieu, à
surmonter la tragédie nationale et à en tirer les
leçons, toutes les leçons.
De Hamdan Khodja, dès les premières années
de l'occupation française, jusqu'à la proclamation
du 1er-Novembre 1954, toute notre histoire politique est marquée
par la permanence de la revendication et des luttes pour l'instauration
d'un Etat fondé sur l'expression de la souveraineté
populaire, la souveraineté nationale, la poursuite,
à cet effet, de la lutte et des révolutions.
En second lieu, je voudrais faire remarquer que, du fait d'une
domination coloniale plus ancienne, plus brutale, plus barbare,
et plus déstructurante que dans le reste du Maghreb et
du monde arabe, la démocratie chez nous a été
principalement portée par les masses populaires paupérisées.
Elle a été intimement liée à la revendication
de l'indépendance" nationale et à l'amélioration
des conditions de vie d'une société faiblement différenciée.
Rien, au niveau de la dynamique interne de la société
algérienne ne s'opposait à l'émergence d'un
Etat national indépendant fondé sur une démocratie
pluraliste. Tout, au contraire, allait dans ce sens.
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les trois principales
composantes du mouvement national menées respectivement
par Messali Hadji, Ferhat Abbas et l'Association des Uléma
Musulmans Algériens, présidée par Cheikh
Bachir El Ibrahimi, impulsent une formidable mobilisation populaire
dans le cadre des Amis du Manifeste et de la Liberté pour
réclamer l'instauration d'une République algérienne.
Nous savons tous comment l'Etat colonial français noiera
dans le sang ce printemps patriotique et démocratique de
la nation algérienne en mai 1945, date à laquelle
la France s'est affranchie de l'occupation nazie et a trahi
ceux qui ont contribué à sa liberté en sacrifiant
ce qu'ils avaient de plus cher.
A partir de ce moment, il s'avère chaque jour plus évident
que le pluralisme démocratique, par la dispersion des forces
vives de la nation qui en résulte, n'est pas la forme d'organisation
politique la mieux indiquée et la voie la plus judicieuse,
pour engager le peuple algérien dans sa lutte de libération
contre la domination coloniale française.
A partir du 1er-Novembre1954, le FLN unifie les rangs
du peuple algérien et mobilise la quasi-totalité
des élites politiques dans le cadre d'une lutte politico-militaire
frontale contre le colonialisme français. Cette priorité
donnée à l'unité sur la diversité
ne procède évidemment pas d'une désaffection
à l'égard de la démocratie, mais d'un souci
d'efficacité rendu indispensable par les contraintes d'une
lutte particulièrement difficile et meurtrière.
Il s'agit là d'une attitude imposée par les contraintes
de la guerre de libération et non d'une rupture avec la
démocratie. Il n'en reste pas moins que, là où
cela est encore possible, comme dans les délibérations
du Conseil National de la Révolution Algérienne,
le principe de l'élection démocratique des dirigeants
sera la règle.
Cette même attitude donnant la priorité à
l'unité sur la diversité sera maintenue après
la victoire sur le colonialisme, et là encore, moins pour
des raisons idéologiques de rejet contraire à la
démocratie pluraliste que pour des raisons pratiques. Plus
de sept ans de guerre ont contribué à atténuer
les différences entre les militants des différents
partis qui ont rejoint le FLN, tandis qu'une nouvelle génération
de militants s'est forgée dans le combat libérateur
et n'a comme seul repère que le FLN qui jouit par ailleurs
d'une immense légitimité auprès de la presque
totalité du peuple algérien. Ce serait donc une
contrevérité que de dire que l'Algérie politique
post-indépendance a été une dictature imposée
au peuple algérien.
Bien que ne correspondant pas aux standards internationaux
de la démocratie politique représentative, le
système politique algérien, qui a prévalu
au lendemain de l'indépendance et jusqu'à la fin
de la décennie soixante-dix, peut être qualifié
d'authentique expérimentation démocratique nationale
et sociale, notamment en généralisant l'instruction,
l'emploi et la santé à l'ensemble du peuple algérien.
Le seul reproche fondé que l'on puise faire, à posteriori,
aux concepteurs de ce système politique, dont je fais partie,
est sans doute d'avoir versé dans une vision idéaliste.
L'ouverture démocratique intervenue par la suite s'essouffle sous le double effet d'un intense processus de différenciation sociale qui ralentit et bloque quelquefois le mouvement général d'ascension sociale et de la transformation du FLN en Parti-Etat qui exerce un contrôle de plus en plus pesant sur la société. "L'heure est alors à une nouvelle adaptation de la pratique démocratique qui doit impérativement renouer avec le pluralisme démocratique, seul à même de gérer les attentes multiples et pour partie conflictuelles des différentes catégories socioculturelles de notre nation. La terrible crise que nous venons de traverser est d'abord due au fait que notre pays a manqué, à un moment crucial de son histoire, d'hommes et de femmes capables de concevoir et de mettre en pratique cette nouvelle inflexion en direction d'un pluralisme démocratique, mais rassembleur. C'est parce que de tels hommes et de telles femmes ont émergé de la crise elle-même, que nous pouvons maintenant avoir confiance dans l'avenir de notre pays qui, de toute façon, n'a pas à faire table rase d'une partie quelconque de son passé.
Enfin, je voudrais souligner que l'histoire de la pensée
et des luttes démocratiques est indissociable de la pensée
islamique et des luttes pour la renaissance de la civilisation
musulmane. Croire ou feindre de croire que l'islam est un
obstacle à la démocratie ou que la démocratie
est une insulte à l'islam, revient à nier l'évolution
profonde de notre nation depuis près de deux siècles,
ainsi d'ailleurs que celle des sociétés musulmanes
contemporaines, évolution qui a donné naissance,
sous des formes variées, à des démocraties
pluralistes fonctionnelles et à une véritable renaissance
nationale et civilisationnelle. C'est en particulier le cas de
la Malaisie et de la Turquie à titre d'exemple.
Evidemment, la démocratie n'est pas une religion
et l'islam n'est pas un système politique. Comme en
témoignent notamment la pensée et l'action de Cheikh
Abdelhamid Ben Badis, l'islam est d'abord la voie de la perfectibilité
de l'humain dans sa soumission volontaire et actionnelle à
Dieu. Il éclaire et balise de ses valeurs et des principes
les chemins sinueux, parfois même erratiques du politique,
fût-il démocratique. Je suis convaincu que la
très grande majorité du peuple algérien est
en phase avec le message de Cheikh Abdelhamid Ben Badis. La
démocratie en Algérie est une réalité
ancienne qui a connu des mutations diverses. La dernière
mutation en direction d'une démocratie pluraliste représentative
en phase avec les standards internationaux, ainsi qu'avec les
valeurs de l'islam, a été particulièrement
difficile, tragique et terriblement douloureuse pour des millions
d'Algériennes et d'Algériens. Ces épreuves
auront été utiles si elles nous permettent de conjuguer
à nouveau diversité et unité, modernisation
et attachement à notre civilisation. La mise en oeuvre
de cette dernière mutation est en voie d'achèvement.
Malgré la persistance résiduelle de groupes
armés qui seront vaincus par la volonté de Dieu,
Le Tout Puissant qui nous impose de ne pas relâcher notre
vigilance, nous nous installons de manière de plus en plus
cohérente dans une vie démocratique pluraliste.
A tous les niveaux, les élections se déroulent régulièrement.
Des partis politiques exprimant les différents courants
d'opinion de notre société mènent leurs activités
dans le respect de la diversité et de l'ordre public. Une
presse d'une grande liberté de ton informe, commente et
critique. Je pourrais vous dire que je suis satisfait du bilan
accompli en particulier depuis 1999. Pourtant, tant que des hommes
et des femmes resteront en marge de la communauté nationale,
je serai, comme l'immense majorité de mes compatriotes,
frustré et circonspect quant à l'irréversibilité
du processus de démocratisation dans notre pays.
C'est pourquoi j'ai proposé au peuple algérien
une Charte pour la paix et la réconciliation nationale,
dont la mise en pratique diligente doit constituer le point de
non-retour de l'établissement d'un climat de paix et de
confiance retrouvé sans lequel le consensus démocratique
serait vidé d'une partie de sa substance. L'adoption presque
unanime de cette charte par le peuple algérien renvoie
dos-à-dos les "démocrates" autoproclamés
et les tenants d'un totalitarisme à présentation
théocratique. Elle fait de la démocratie pluraliste,
dans le cadre des principes islamiques, le bien commun de toutes
les Algériennes et de tous les Algériens, quels
que soient leur degré de piété, Dieu seul
le sait, et l'orientation de leur engagement politique.
Réintégrer tous les Algériens dans la
communauté nationale n'est pas seulement l'aboutissement
de la mutation de la démocratie vers un pluralisme rassembleur.
C'est aussi un acte éminemment démocratique, qui
nécessite la participation de toutes les citoyennes et
de tous les citoyens, car il est porteur d'un formidable espoir
pour la nation tout entière, l'espoir d'une société
libérée enfin du mimétisme et du millénarisme
qui sont les deux faces de notre tragédie nationale.
L'espoir d'une société enfin réconciliée
avec elle-même et avec son histoire et préparant
son avenir avec hardiesse, mais avec réalisme, loin de
toute utopie. L'espoir d'une société pacifiée
et créative, faute de quoi, notre démocratie dériverait
fatalement vers la démagogie et l'anarchie.
Répétons-le encore une fois. La démocratie
n'est pas une religion. Pour nous, en tous cas, elle n'est
pas la valeur suprême. Même si nous empruntons sans
aucun complexe aux sociétés occidentales, des techniques
de gouvernement ainsi que des modes d'organisation et de représentation,
nous ne partageons pas leur conception de l'organisation de la
société qui, depuis le 18éme siècle,
consiste en une exacerbation de l'individualisme.
Pour nous qui avons un immense respect pour la personne humaine,
la liberté de l'être humain est impensable sans
le lien qui l'unit d'emblée à sa famille, à
son terroir, à sa nation, à l'humanité entière
et à son Créateur. C'est la raison pour laquelle,
même quand nous nous rapprochons des standards internationaux,
notre conception et nos pratiques de la démocratie restent
- et resteront - en décalage partiel par rapport au monde
occidental.
Pour nous, l'instauration de la démocratie pluraliste
représentative n'est pas une fin en soi. Elle n'a de sens
que si elle permet à l'ensemble de notre nation de mieux
se développer dans le respect de l'efficience et de l'équité.
Infléchir positivement aujourd'hui les grandes traditions
démocratiques de notre peuple et approfondir le processus
démocratique en cours, c'est d'abord rétablir
partout sur le territoire national la sécurité des
personnes et des biens, en faisant du respect des droits
de l'homme et de la promotion de l'Etat de droit, les
deux aspects indissociables d'une même priorité.
Promouvoir la démocratie aujourd'hui dans notre pays consiste à libérer toutes les énergies créatrices pour édifier une économie productrice de valeurs et non plus seulement principalement consommatrice de ressources pétrolières et gazières, afin que le citoyen soucieux de ses devoirs et de ses droits, soit en même temps l'agent économique rationnel soucieux de ses intérêts et de ceux de sa nation.
Promouvoir la démocratie dans notre pays consiste, dans le même temps, à légitimer les hiérarchies sociales licites, c'est-à-dire, celles qui sont fondées sur le savoir et l'esprit d'entreprise et à mener un combat inlassable contre les groupes qui se sont créées dans la corruption, la spéculation et le détournement des biens de l'Etat.
La montée en puissance d'une couche "affairo-bureaucratique"
parasitaire est incontestablement l'une des causes majeures qui
ont affaibli l'autorité de l'Etat et distendu la cohésion
sociale. Aussi avions-nous vécu la tragédie que
vous connaissez.
Sans revenir à l'assistanat qui a largement contribué
à démobiliser notre peuple, promouvoir la démocratie
dans notre pays, consiste à tout mettre en oeuvre pour
que chaque famille dispose d'un toit et d'un travail suffisamment
rémunérateur pour lui assurer une vie digne.
Promouvoir la démocratie dans notre pays consiste,
dans le même temps, à renforcer l'Etat, en rationalisant
son fonctionnement et à faire émerger une société
civile capable d'être une force d'auto-organisation et de
prise de conscience de notre nation, une force de proposition
à l'intention des pouvoirs publics et une école
de formation pour les futures élites politiques. Ce dont
a cruellement besoin la démocratie algérienne aujourd'hui,
c'est de citoyens militant fraternellement pour le bien commun
de notre nation. La réconciliation nationale peut et doit
être le catalyseur et le creuset de cette vaste recomposition
du tissu socioculturel de notre nation, recomposition qui, seule,
peut garantir, en la renouvelant et en l'infléchissant
périodiquement, une démocratie en harmonie avec
notre histoire, en phase avec notre présent et capable
d'anticiper au mieux sur notre avenir, une démocratie pluraliste
nationale et sociale animée par le souffle humaniste de
l'Islam.
Chers frères, chères surs,
Je ne quitterai pas cette tribune, alors que nous célébrons
Youm El-Ilm, sans omettre d'appeler haut et fort les fils et filles
d'Algérie, à consacrer leur vie à la quête
du savoir, à être à l'affût de toute
nouveauté dans le monde de la connaissance, de la créativité
et de la technologie.
Je les exhorte à s'armer de l'esprit scientifique, à
adopter un comportement exemplaire, à s'enrichir des valeurs
morales, à se doter d'un esprit ouvert sur les sciences,
à persévérer dans la recherche et à
aspirer au succès et aux cimes du savoir qu'il soit de
notre patrimoine ou d'ailleurs.
Nous nous adressons également à notre communauté
à l'étranger où qu'elle se trouve, pour l'appeler
à rechercher le savoir et à affiner son expérience
dans tous les domaines, notamment dans les spécialités
les plus pointues. Nous l'appelons de même à contribuer,
avec les compatriotes dans le pays, aux projets d'urbanisme, de
modernisation et d'investissements utiles, générateurs
de richesses à la fois scientifiques et matérielles.
Je me tourne tout particulièrement vers notre élite intellectuelle savante, pour l'assurer que nous ne ménagerons aucun effort en vue de réunir les conditions idoines afin qu'elle ait sa véritable place dans son pays et qu'elle rejoigne les élites de l'Algérie, les édificateurs du projet de société dont nous rêvons tous. Il lui sera, assurément, donné l'opportunité d'être au service de sa chère patrie et de contribuer positivement, d'une manière ou d'une autre, de près ou de loin, à son progrès. J'affirme, par cela, l'importance du renforcement des liens qui l'unissent à la mère patrie, ce pays cher à nos curs.
J'exhorte enfin les fils et filles d'Algérie à
s'armer des vertus de la science et du patriotisme. L'amour de
la patrie n'est-il pas un acte de foi, la quête du savoir
une dévotion ? Il me plaît de voir, en vous tous,
la jeunesse prometteuse de l'Algérie, les porte-flambeaux
de la paix, du rayonnement, de la civilisation et de l'humanité,
les symboles de la compétence, de la fidélité
et de la sincérité, les dépositaires et protecteurs
du message et les héros qui se sont sacrifiés pour
la fierté et la grandeur de l'Algérie.
Les grandes réalisations accomplies dans notre pays
dans différents secteurs depuis le recouvrement de l'indépendance
nationale, les étapes considérables franchies dans
l'édification du projet d'Etat et de société,
nous incitent à regarder avec beaucoup de considération
et de fierté l'expérience démocratique de
l'Algérie d'aujourd'hui. Elle est la résultante
de succès, de fractures, de difficultés, de défis,
d'efforts incessants et de lourds sacrifices, qui ont débouché
sur l'étape que nous vivons avec une conscience aiguë,
une sagesse accrue et une ferme volonté d'aller vers un
avenir prospère, avec constance et persévérance.
Un avenir que nous appréhendons avec confiance et optimisme,
tout en réaffirmant notre attachement à la démocratie
en tant qu'option irréversible, avec l'aide de Dieu, et
au nationalisme comme dogme, que ne surpasse que celui de l'unicité
de Dieu. Tout en saluant les acquis démocratiques réalisés
dans notre pays que nous considérons comme expérience
riche et pionnière, comparativement à beaucoup de
pays qui nous ont précédés sur cette voie
sans même subir les tourments et les difficultés
qui nous ont durement éprouvés, nous sommes conscients
que cette expérience doit être enrichie, approfondie
et consolidée et qu'elle est digne de soutien, de préservation
et de promotion constante.
Tout cela tend vers la réalisation des objectifs de
développement et de progrès démocratique
que nous nous sommes assignés, ainsi que l'attachement
à l'authenticité, aux constantes et aux racines,
conscients de la nécessité de nous conformer aux
exigences de l'heure et à la modernité, fait indissociable
de la mondialisation.
Source : Présidence de la République,
Alger, avril 2006.
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