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ALGERIE, MAI 2006 / LA COMMEMORATION DES MASSACRES DE SETIF ET GUELMA
__Abdelaziz Bouteflika réclame "des excuses publiques et solennelles pour le crime de colonialisme commis [par la France] contre notre peuple"

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika
a réitéré, le 7 mai 2006, ses accusations
de génocide durant la colonisation française
de l'Algérie et réclamé des "excuses
publiques et solennelles" de la France en préalable
à la signature d'un traité d'amitié
entre les deux pays.
Dans un discours, lu à Guelma par le ministre des Anciens
combattants, Mohamed Chérif Abbas, à la veille
de la commémoration des massacres de Sétif et
Guelma, où plusieurs milliers de nationalistes algériens
furent tués le 8 mai 1945, le président algérien
a rappelé que, s'il "est évident que, depuis
le 5 juillet 1962 [date de l'indépendance algérienne],
chacun est maître chez soi", il est nécessaire
que soit respecté aujourd'hui "le droit élémentaire de l'Etat-nation algérien : à savoir, a-t-il ajouté, des excuses publiques et solennelles pour le
crime de colonialisme commis contre notre peuple".
Pour le président algérien, le peuple français
devrait dire : "Oui, notre aventure coloniale a été
génocidaire. [...] Oui, notre Etat doit se purger de
sa face obscure, de sa face colonialiste et, pour cela, comme
l'ont fait d'autres Etats à travers le monde, présenter
ses excuses aux peuples auxquels il a imposé son oppression
colonialiste".
S'il relève que les relations entre les deux pays ne
sont pas en crise, Abdelaziz Bouteflika souligne qu'une amitié
véritable ne peut se construire qu'à deux. Il note
que "les problèmes qui existent aujourd'hui entre
l'Algérie et la France sont devenus structurels".
"Pour autant, assure-t-il, l'Algérie ne saurait continuer
à les souffrir comme des rhumatismes chroniques ou même
sclérosés."
[En avril 2006, à Constantine, Abdelaziz Bouteflika
avait dénoncé le "génocide de l'identité
algérienne". A plusieurs reprises, depuis 2004, le
président algérien a réclamé des excuses
officielles de la France. En réponse, le ministre français
des Affaires étrangères a répliqué,
en avril 2006, qu'il fallait taire les "rancoeurs" et
ouvrir "une page nouvelle" de l'histoire des relations
bilatérales.
La répression menée par l'armée
française en mai 1945 a fait, selon les autorités
algériennes, 45'000 morts. Les historiens, en particulier
français, avancent un bilan compris entre 6'000 et 20'000
morts. Les massacres de Sétif et de Guelma
sont considérés comme étant à l'origine
du mouvement nationaliste algérien, qui s'est achevé
près de deux décennies plus tard au terme d'une
guerre d'indépendance qui a fait 1,5 million de morts,
côté algérien, toujours selon Alger.
L'ambassadeur de France en Algérie avait déclaré,
en 2003, que le massacre de Sétif était une
"tragédie inexcusable".]
LE MESSAGE DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE ALGERIENNE A L'OCCASION DE LA COMMEMORATION DU 8 MAI 1945
Mes Chers Compatriotes,
C'est avec un sentiment de fervente fierté nationale
mêlé d'une profonde tristesse que je m'adresse à
vous en ce jour anniversaire de l'une des dates les plus lumineuses
et les plus sombres de notre commune histoire nationale.
Commémorer aujourd'hui le 8 mai 1945, c'est d'abord
répondre à un devoir de vérité qui
dépasse et doit fonder le simple devoir de mémoire.
L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais
ne réside pas seulement dans le courage des jeunes manifestants
qui brandirent à Sétif et Guelma le
drapeau national et furent assassinés par des policiers
français.
L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais
ne réside pas seulement dans la bravoure des paysans de
l'Est algérien qui, spontanément, décidèrent
de rendre coup pour coup.
L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais
ne réside pas seulement dans la terrifiante chasse à
l'arabe, dans les incroyables, mais bien réels meurtres
de masse qui ensanglantèrent l'Est de notre pays pendant
plusieurs semaines.
Commémorer aujourd'hui le 8 mai 1945 ne prend tout son
sens que si l'on fait l'effort de replacer ces événements
dans la triple logique de la reconfiguration du monde née
de la Seconde Guerre mondiale, de l'évolution de notre
mouvement national et de la nature du colonialisme français
dans notre pays.
Dans cette perspective, "les événements"
du 8 mai 1945 et l'atroce répression qui les suit doivent
être compris, non comme des accidents malheureux, mais dans
leur cruelle et implacable nécessité. Le 8 mai n'a
pas d'existence en soi. Il ne représente qu'une journée,
certes particulière, dans l'offensive délibérément
pacifique de notre mouvement national depuis l'élaboration
du Manifeste du Peuple Algérien en 1943 qui revendique
une constitution propre à l'Algérie ainsi que la
liberté et l'égalité absolue de tous ses
habitants sans distinction de race et de religion.
Les trois grands courants de notre mouvement national, qui
ont commencé à se structurer à la fin des
années vingt et dont les figures de proue sont Messali
Hadj, Ferhat Abbas, et Cheikh Bachir Ibrahimi apportent leur soutien
au Manifeste. Une étape qualitativement supérieure
vient d'être franchie par notre mouvement national, celle
de son pluralisme unifié. L'Association des Amis du Manifeste
et de la Liberté devient le creuset de la jeune citoyenneté
algérienne. La répression administrative classique
faite d'arrestations et de mises en résidence surveillée
ciblées s'avère incapable de ralentir l'élan
d'adhésion aux AML qui vient de toutes les régions
et de toutes les catégories sociales de l'Algérie.
Avec plus de 500'000 adhésions au début de l'année
1945, la carte des AML est devenue la véritable carte d'identité
nationale de la grande majorité du peuple algérien.
Là et pas ailleurs réside le formidable défi
que l'Etat colonial français doit relever : soit négocier
avec les représentants légitimes du peuple algérien
qui a largement contribué à la victoire contre le
nazisme les modalités d'un démantèlement
progressif des structures du colonialisme, soit briser l'élan
patriotique et démocratique du peuple algérien,
renouant ainsi avec sa pulsion originelle, celle du déferlement
de violence génocidaire.
Avec une grande détermination, l'Etat colonial français
s'engagera dans la voie que l'on sait : celle de l'assassinat
méthodique et planifié de la jeune démocratie
nationale, pluraliste, algérienne.
Bien sûr, nous ne devons pas oublier les fosses communes
de mai 1945, ni les fours à chaux d'Héliopolis,
pas plus que les bombardements de l'aviation et de la marine,
les exécutions sommaires, les viols, tous ces meurtres
de masse qui plongèrent les régions de Sétif,
Guelma, Kherrata dans une ambiance d'apocalypse. Bien sûr,
nos historiens doivent faire la lumière, avec la plus grande
précision possible, sur le martyre enduré par chacune
de nos villes, chacun de nos villages. Nous ne devons pas cependant
nous contenter de micro histoires parcellaires qui peuvent induire
des mémoires erratiques et déresponsabilisantes.
Ce qui est décisif pour notre mémoire commune, en
ce mois de mai 1945, ce n'est pas le comportement odieux de tel
préfet ou sous-préfet, ce n'est pas la rage ludique
des "chasses à l'arabe" menées par les
milices coloniales, c'est la parfaite synergie de tous les
agents du colonialisme, publics et privés, locaux et centraux
pour briser l'élan national et démocratique du peuple
algérien. Les massacres de masse commis par les instances
répressives de l'Etat colonial français et ses relais
dans la population européenne ne sont en rien des "excès"
imputables à des responsables de second rang ou à
des conjonctures régionales particulières. Ils sont
un des éléments de réponse globale de l'Etat
colonial français à l'émergence tout aussi
globale d'un mouvement national désormais présent
sur tout le territoire algérien et capable d'impulser de
manière unifiée des actions politiques coordonnées
à l'échelle du pays tout entier. Ce n'est pas sous-estimer,
bien au contraire, le martyre de nos concitoyennes et de nos concitoyens
de Sétif et de Guelma que de dire qu'ils ont été
assassinés en tant que représentants de la même
collectivité nationale algérienne.
Bien sûr, ce n'est pas sans raison que la mémoire
se focalise sur une date particulière, le 8 mai 1945, et
deux localités précises, Sétif et Guelma.
Ce qui se passe dans ces deux villes est en effet scandaleux et
révoltant, pas seulement pour la conscience nationale algérienne,
mais pour la conscience universelle. Le jour de l'armistice
qui scelle la victoire des Alliés contre le nazisme, des
policiers français tirent sur des cortèges d'Algériens
qui entendent clamer pacifiquement leur amour de la liberté
des autres et de la leur propre en brandissant dans un même
mouvement les drapeaux des puissances alliées, notamment
le drapeau français, et le drapeau algérien.
Mais l'offensive du mouvement national ne se réduit ni
à ces deux villes ni au jour du 8 mai 1945. Une première
vague de manifestations a déjà eu lieu le 1er mai
à Alger, Oran, Bejaïa, Tlemcen, Constantine, Mostaganem,
Guelma, Relizane, Sétif, Batna, Biskra, Aïn Beïda,
Khenchela, Sidi-Bel-Abbès, Souk-Ahras, Cherchell, Miliana,
Skikda, Oued Zenati, Saïda, Annaba, Tebessa, Sour-el-Ghozlane
Partout des cortèges d'Algériens pénètrent
pacifiquement dans les quartiers européens aux cris de
"Algérie libre", "Constitution", "Libérez
Messali" et brandissant parfois l'emblème national.
A Alger et Oran, la police tire et le mouvement nationaliste algérien
compte ses premiers morts et blessés.
Pour éviter de nouvelles provocations policières, aucune manifestation ne sera organisée dans ces deux villes le 8 mai 1945, preuve supplémentaire s'il en était besoin de la détermination pacifique du mouvement de mai 1945. Dans le reste du pays, les mêmes manifestations pacifiques et unitaires sont organisées à Sétif et Guelma, mais aussi à Blida, Tizi Ouzou, Berrouaghia, Bou-Saâda, Mostaganem, Sidi-Bel-Abbès, Tlemcen, El Eulma, Khenchela, Batna, Biskra, Oued Zenati, El Khroub, Collo, Skikda, Azzaba, El Arrouch, Constantine, Annaba.
A Sétif et Guelma, policiers et membres des milices
tirent sur les manifestants désarmés. Très
vite, l'onde de choc atteint les campagnes environnantes. Spontanément,
des paysans entendent prendre la relève de leurs frères
citadins assassinés. Quelques européens sont tués,
quelques fermes et maisons forestières attaquées.
A aucun moment, les responsables des AML n'organisent la contre-violence
rurale qui s'exprime en ordre dispersé, sans armement ni
stratégie. Le carnage peut alors commencer. Il durera
plus de trois semaines. Pour une centaine d'européens tués,
on estimera à plusieurs dizaines de milliers les Algériens
assassinés non pas parce qu'ils combattaient les armes
à la main le colonialisme, mais pour ce qu'ils étaient
: des êtres humains aspirant à vivre au rythme de
leur liberté en tant que peuple autonome, ce qui est la
définition même de ce que l'on appelle un génocide.
A court terme, les massacres de mai 1945 rempliront doublement
leur objectif : briser l'offensive patriotique et démocratique
du peuple algérien. Face à une répression
démesurée, littéralement folle de haine,
de racisme, de sang, de prédation en tous genres, la mobilisation
populaire reflue. Surtout cette folle répression orchestrée
par les centres nerveux de l'Etat colonial va permettre par un
artifice de propagande digne de l'extraordinaire génie
politique français de dissoudre les AML en leur imputant
la responsabilité des "désordres". Ce
premier élan nationaliste algérien ne s'achève
pas seulement dans les fosses communes et les fours à chaux
de l'Est algérien où périrent des dizaines
de milliers d'hommes et de femmes coupables du seul crime d'être
algériens. Il s'achève aussi par la dissolution
des AML et l'arrestation de milliers de militants politiques qui
connaîtront les humiliations et les tortures dans les geôles
coloniales.
Bien sûr, le peuple algérien survivra à
cette violence du colonialisme français comme il a survécu
à d'autres moments encore plus longs et plus cruels, et
comme il vaincra au bout de plus de sept ans d'une terrible guerre
de reconquête coloniale la face noire de l'Etat français,
sa face colonialiste. Il faudra à peine une dizaine d'années
pour que le peuple algérien, à peine ses effroyables
blessures pansées, reprenne le combat pour sa liberté,
renouant avec l'élan de mai 1945 tout en tirant les leçon
de son échec. A partir du 1er Novembre 1954, les forces
de répression de l'Etat colonial français devront
combattre non plus des poitrines nues brandissant des drapeaux,
mais des militants politico-militaires habiles à mettre
en échec, à un prix de sang et de larmes certes
exorbitant pour le peuple algérien, la formidable puissance
de l'armée coloniale française.
Nous étions, il y a encore quelque temps, nombreux dans
notre pays, surtout parmi les membres survivants de notre glorieuse
Armée de Libération Nationale, à ne pas vouloir
insister de manière trop précise sur la nature du
colonialisme dans notre pays. Nous préférions suivre
la démarche mesurée du Président Houari Boumédiène
qui consistait à tourner la page du colonialisme sans la
déchirer. A cette attitude, il y avait plusieurs raisons.
D'abord, nous étions sortis vainqueurs, en tant que
peuple et nation d'une formidable confrontation qui avait duré
cent trente-deux ans. Avec quelque naïveté sans doute,
nous étions convaincus que la France dans son ensemble,
Etat et société réunis, relèguerait
dans un pan discret de sa mémoire collective cet aspect
odieux et honteux de son histoire et qu'avec le temps, elle ferait
elle-même positivement son "deuil" de sa dérive
colonialiste à l'égard de peuples entiers sur les
trois continents. Que certaines mémoires françaises
demeuraient nostalgiques du passé colonial ne présentait
pas d'importance majeure tant que la tendance centrale au niveau
de l'Etat, du pouvoir politique et des média était
à un silence que l'on pouvait croire respectueux des victimes
innombrables de cet effroyable crime contre l'humanité
qu'a été le colonialisme.
Ensuite, nous n'avons jamais confondu la nation française,
le peuple français, ni même l'Etat français
avec le colonialisme français qui a été
sa face obscure, son excroissance mortifère de la liberté
et de la dignité humaine aussi bien quoique dans des proportions
et avec une intensité différentes dans les colonies
que sur le territoire français proprement dit. Les Bugeaud,
les Changarnier, les Cavaignac, ont été les bourreaux
du peuple algérien, comme ils ont été les
bourreaux du peuple parisien. Qui plus est, nous n'avons jamais
oublié, nous Algériens, et nous ferons en sorte
de ne jamais oublier que pendant notre long martyre, des Françaises
et des Français, au prix de leur marginalisation, de leur
liberté et parfois même de leur vie, se sont levés
au nom des idéaux les plus enracinés dans la nation
française pour dénoncer non pas les crimes de la
colonisation, comme autant de dégâts collatéraux,
mais le colonialisme lui-même en tant que crime contre le
peuple algérien, contre les valeurs de la France et contre
l'humanité. Ce que je dis aujourd'hui, et que je répète
depuis la promulgation de la loi française du 23 février
2005, n'a, hélas, rien de bien excessif ni de bien original
en comparaison du procès du colonialisme qu'ont fait des
intellectuels français comme Paul Vigné d'Octon,
Aimé Césaire, Albert Memmi, Francis Jeanson et Jean-Paul
Sartre, pour ne citer que ceux-là.
Enfin et surtout, nous ne voulions pas, et nous ne voulons
toujours pas, culpabiliser les nouvelles générations
de Françaises et de Français qui n'ont pas, à
notre sens, à porter la responsabilité de ce qu'ont
fait leurs aînés. C'est avec ces jeunes générations
en principe en voie de dépollution progressive de la vision
colonialiste du monde qui avait perverti la conscience morale
et la raison de nombre de leurs parents et grands-parents que
nous voulions, que nous voulons toujours construire un avenir
algéro-français fait, non seulement de paix, mais
d'amitié, de fluidité entre les deux rives de la
Méditerranée, de créativité et de
synergies multiformes.
Le premier Algérien à avoir proposé à
la France, dès la perte d'Alger, la création d'un
Etat algérien ami de la France, n'est autre que Hamdan
Khodja. Quelques années plus tard, l'Emir Abdelkader reformulera
à de nombreuses reprises cette proposition d'amitié
entre un Etat algérien et un Etat français liés
par une coopération multiforme. Tout le monde sait que
l'Etat français préfèrera se lancer dans
une conquête meurtrière qui détruira une grande
partie de la population algérienne et aboutira à
la fin du 19ème siècle à une Algérie
musulmane exsangue, violée dans son identité, expropriée,
déculturée.
Pourtant une nouvelle fois, après la première
guerre mondiale à laquelle 300'000 Algériens ont
participé dans les rangs de l'Armée Française,
le petit-fils de l'Emir Abdelkader, l'émir Khaled renouvelle
les propositions d'amitié franco-algérienne fondée
sur la reconnaissance des droits du peuple algérien à
la dignité et à la liberté. Il sera contraint
à l'exil. La France coloniale entend continuer son génocide
qui, de démographique, devient culturel. Les candidats français mais aussi espagnols, italiens, maltais à la colonisation agraire de l'Algérie ne sont pas légion. Il faut donc cesser de tuer systématiquement les Algériens pour qu'ils puissent constituer le réservoir de main d'uvre bon marché dont ont besoin les propriétaires des grands domaines coloniaux. A défaut de les détruire
physiquement, le colonialisme français va s'employer à
paupériser, précariser, déculturer, en un
mot à déciviliser l'immense majorité du peuple
algérien. Encore une fois, j'insiste sur le fait que
je ne grossis pas le trait. La réalité est même
plus amère que je ne l'indique. A titre d'exemple, dans
les premières années de la conquête, tous
les témoignages d'officiers de l'armée française
s'accordent à dire qu'aussi bien dans les villes que dans
les campagnes, l'instruction de base est généralisée.
En 1954, au moment où la contre-offensive militaro-politique
du peuple algérien se déclenche, d'après
les sources françaises elles-mêmes, plus de 90%
des Algériens sont analphabètes en arabe et en français.
A peine 10% des enfants algériens d'âge scolaire
sont effectivement scolarisés en français. Quant
à l'enseignement en arabe dispensé par les médersas
mises en place en particulier par le mouvement des Oulémas,
sans cesse en butte aux tracasseries de l'administration coloniale,
il ne concernait au mieux que quelques dizaines de milliers de
personnes. Le nombre d'étudiants dans les universités
d'Alger et de France ne dépassait pas quelques centaines,
principalement en droit et en médecine. Toujours en 1954,
l'Algérie musulmane ne comptait pas un seul ingénieur.
Dans ces conditions, si parler de mission civilisatrice de
la colonisation française pendant la période de
la domination coloniale relevait d'une mystification utile pour
la reproduction du colonialisme, parler aujourd'hui de positivité
du colonialisme, alors que le procès du colonialisme par
les armes et par les mots a été conclu il y a près
d'un demi-siècle, tient au mieux de la cécité
mentale, au pire de la réactualisation sous forme de fantasme
d'un délire de puissance dont les effets ne peuvent qu'être
dommageables pour les peuples algérien et français.
Je me dois de dire que nous aurions aimé que de grandes
voix françaises se lèvent pour enrayer la résurgence
de ces relents nauséabonds et libérer l'avenir de
ces sinistres remugles d'un passé aboli. Il eut sans
doute mieux valu, dans l'intérêt de nos deux peuples
et de leur amitié qui n'en existe pas moins fut-ce en pointillés
et de manière intersticielle, que des Français disent
à d'autres Français, de manière calme et
ferme : "Oui, notre aventure coloniale a été
génocidaire. Oui, colonisation n'a pas rimé avec
modernisation, mais avec décivilisation. Oui, notre Etat
doit se purger de sa face obscure, de sa face colonialiste et
pour cela, comme l'ont fait d'autres Etats à travers le
monde, présenter ses excuses aux peuples auxquels il a
imposé son oppression colonialiste et en particulier au
peuple algérien qui l'a subie de manière si longue,
si brutale, si multiforme, si génocidaire".
Au lieu de cette attitude franche qui seule peut fonder une
rupture avec un passé obsolète et ouvrir la voie
à une amitié qui engagerait nos Etats et nos peuples,
on assiste à une série de valses-hésitations,
de oui-mais ponctués de l'indéfinissable et évanescent
"devoir de mémoire", d'articles de loi votés
puis déclassés Là où le peuple algérien
attendait de la France officielle qu'elle assume avec courage,
dignité et mesure son "devoir de vérité",
c'est-à-dire sa distance critique par rapport à
sa propre histoire, il n'a eu droit qu'à un "strip-tease"
désordonné, ridicule et nauséeux. Tout le
monde comprendra, je l'espère, en France, que le peuple
algérien n'ait pas applaudi à un tel spectacle indécent
et que, malgré sa patience, il en ait pris ombrage.
En près de deux générations, chacune de
nos deux sociétés s'est considérablement
transformée, s'éloignant dans les faits du passif
et du passé colonial. Dans le même temps, nos deux
sociétés ont expérimenté des formes
d'imbrication inédite comme en témoignent l'importante
communauté d'origine algérienne en France, la solidité
des liens commerciaux entre nos deux pays et la convergence partielle
de nos deux Etats sur certaines questions internationales. Il
serait bon que nous prenions appui sur ces données tangibles
pour construire une amitié fondée sur la résilience
de l'immense traumatisme induit par le colonialisme et délibérément
tournée vers l'invention du futur. Ne nous y trompons pas
: le défrichage de l'avenir ne sera pas chose facile. Il
faut d'ores et déjà s'atteler à une gestion
concertée, humaine et fluide de la circulation des personnes
ainsi que des flux migratoires sans laquelle l'amitié ne
serait qu'un vain mot. Il serait absurde de continuer de lester
les fertiles interrogations d'aujourd'hui et de demain par les
contentieux d'hier dont la France coloniale porte seule l'entière
responsabilité, l'entière culpabilité. A
l'Etat français de dire dans la clarté que cette
France coloniale n'existe plus ou que, même si elle
continue à se survivre à la marge, lui, ne lui apporte
en aucune manière sa caution.
L'histoire de la présence française en Algérie
comporte des pages noires qu'il faut savoir assumer, non pas en vue d'une quelconque vindicte, mais pour rendre possible l'autopsie morale de la colonisation, révéler les horreurs d'une guerre que l'on a refusé de reconnaître comme telle pendant quatre décennies et préparer les assises nouvelles d'un futur à bâtir en commun, débarrassé des scories de l'histoire coloniale, d'une union forcée et basée sur des rapports de brutalité et de mépris. Cela nous permettra, aux uns et aux autres, d'aller enfin vers l'avenir en pleine conscience et sans rancur, et éviter de nous engager dans une alliance qui serait celle du cheval et de son cavalier.
Un jour, les pulsions passionnelles se tairont, ce qui ne peut
manquer. D'un côté comme de l'autre, les arrière-pensées
et les procès d'intention auront disparu depuis longtemps.
Les relations algéro-françaises se mesureront alors
à l'aune de l'équité et des intérêts
durables, parce que bien compris, de deux peuples identitairement
différents mais également souverains. L'évolution
du monde l'exige, comme l'exigent notre détermination et
notre inébranlable volonté à faire valoir
la légitimité de nos droits dans un partenariat
d'exception certes souhaité et souhaitable, mais qui, pour
l'instant, se dissout tous les jours un peu plus dans une rhétorique
de circonstance.
Par leur persistance depuis de nombreuses années, les
problèmes qui existent aujourd'hui entre l'Algérie
et la France sont devenus structurels. Pour autant, l'Algérie
ne saurait continuer à les souffrir comme des rhumatismes
chroniques ou même sclérosés.
Par ailleurs, quoi que disent et quoi que pensent certains,
il n'existe pas aujourd'hui de crise dans les relations algéro-françaises.
Aucun nuage n'altère notre ciel commun et cependant, il
reste encore beaucoup à faire, si nous voulons répondre
à nos vux partagés d'aller encore plus loin ensemble.
Il est évident que depuis le 5 juillet 1962, chacun
est maître chez soi et qu'il n'est aucunement question de
notre part d'exercer quelque pression que ce soit pour obtenir
ce qui semble être le droit élémentaire de
l'Etat-Nation algérien : à savoir des excuses
publiques et solennelles pour le crime de colonialisme commis
contre notre peuple.
Il est évident aussi que l'amitié se construit
à deux et que nul ne peut y être forcé. Nos
concitoyens et nos concitoyennes doivent savoir que si notre peuple
a triomphé au prix de souffrances indicibles du colonialisme
paré des oripeaux de la civilisation, ce n'est pas pour
succomber aux sirènes d'une amitié cannibale.
Source : Présidence de la République,
Alger, mai 2006.
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