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Textes de référence - 2006


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ALGERIE, MAI 2006 / LA COMMEMORATION DES MASSACRES DE SETIF ET GUELMA
__Abdelaziz Bouteflika réclame "des excuses publiques et solennelles pour le crime de colonialisme commis [par la France] contre notre peuple"

Abdelaziz Bouteflika

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika a réitéré, le 7 mai 2006, ses accusations de génocide durant la colonisation française de l'Algérie et réclamé des "excuses publiques et solennelles" de la France en préalable à la signature d'un traité d'amitié entre les deux pays.

Dans un discours, lu à Guelma par le ministre des Anciens combattants, Mohamed Chérif Abbas, à la veille de la commémoration des massacres de Sétif et Guelma, où plusieurs milliers de nationalistes algériens furent tués le 8 mai 1945, le président algérien a rappelé que, s'il "est évident que, depuis le 5 juillet 1962 [date de l'indépendance algérienne], chacun est maître chez soi", il est nécessaire que soit respecté aujourd'hui "le droit élémentaire de l'Etat-nation algérien : à savoir, a-t-il ajouté, des excuses publiques et solennelles pour le crime de colonialisme commis contre notre peuple".

Pour le président algérien, le peuple français devrait dire : "Oui, notre aventure coloniale a été génocidaire. [...] Oui, notre Etat doit se purger de sa face obscure, de sa face colonialiste et, pour cela, comme l'ont fait d'autres Etats à travers le monde, présenter ses excuses aux peuples auxquels il a imposé son oppression colonialiste".

S'il relève que les relations entre les deux pays ne sont pas en crise, Abdelaziz Bouteflika souligne qu'une amitié véritable ne peut se construire qu'à deux. Il note que "les problèmes qui existent aujourd'hui entre l'Algérie et la France sont devenus structurels". "Pour autant, assure-t-il, l'Algérie ne saurait continuer à les souffrir comme des rhumatismes chroniques ou même sclérosés."

[En avril 2006, à Constantine, Abdelaziz Bouteflika avait dénoncé le "génocide de l'identité algérienne". A plusieurs reprises, depuis 2004, le président algérien a réclamé des excuses officielles de la France. En réponse, le ministre français des Affaires étrangères a répliqué, en avril 2006, qu'il fallait taire les "rancoeurs" et ouvrir "une page nouvelle" de l'histoire des relations bilatérales.

La répression menée par l'armée française en mai 1945 a fait, selon les autorités algériennes, 45'000 morts. Les historiens, en particulier français, avancent un bilan compris entre 6'000 et 20'000 morts. Les massacres de Sétif et de Guelma sont considérés comme étant à l'origine du mouvement nationaliste algérien, qui s'est achevé près de deux décennies plus tard au terme d'une guerre d'indépendance qui a fait 1,5 million de morts, côté algérien, toujours selon Alger.

L'ambassadeur de France en Algérie avait déclaré, en 2003, que le massacre de Sétif était une "tragédie inexcusable".]

LE MESSAGE DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE ALGERIENNE A L'OCCASION DE LA COMMEMORATION DU 8 MAI 1945

Mes Chers Compatriotes,

C'est avec un sentiment de fervente fierté nationale mêlé d'une profonde tristesse que je m'adresse à vous en ce jour anniversaire de l'une des dates les plus lumineuses et les plus sombres de notre commune histoire nationale.

SétifCommémorer aujourd'hui le 8 mai 1945, c'est d'abord répondre à un devoir de vérité qui dépasse et doit fonder le simple devoir de mémoire. L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais ne réside pas seulement dans le courage des jeunes manifestants qui brandirent à Sétif et Guelma le drapeau national et furent assassinés par des policiers français.Up

L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais ne réside pas seulement dans la bravoure des paysans de l'Est algérien qui, spontanément, décidèrent de rendre coup pour coup.

L'importance du 8 mai 1945 réside, bien sûr, mais ne réside pas seulement dans la terrifiante chasse à l'arabe, dans les incroyables, mais bien réels meurtres de masse qui ensanglantèrent l'Est de notre pays pendant plusieurs semaines.

Commémorer aujourd'hui le 8 mai 1945 ne prend tout son sens que si l'on fait l'effort de replacer ces événements dans la triple logique de la reconfiguration du monde née de la Seconde Guerre mondiale, de l'évolution de notre mouvement national et de la nature du colonialisme français dans notre pays.

Dans cette perspective, "les événements" du 8 mai 1945 et l'atroce répression qui les suit doivent être compris, non comme des accidents malheureux, mais dans leur cruelle et implacable nécessité. Le 8 mai n'a pas d'existence en soi. Il ne représente qu'une journée, certes particulière, dans l'offensive délibérément pacifique de notre mouvement national depuis l'élaboration du Manifeste du Peuple Algérien en 1943 qui revendique une constitution propre à l'Algérie ainsi que la liberté et l'égalité absolue de tous ses habitants sans distinction de race et de religion.

Les trois grands courants de notre mouvement national, qui ont commencé à se structurer à la fin des années vingt et dont les figures de proue sont Messali Hadj, Ferhat Abbas, et Cheikh Bachir Ibrahimi apportent leur soutien au Manifeste. Une étape qualitativement supérieure vient d'être franchie par notre mouvement national, celle de son pluralisme unifié. L'Association des Amis du Manifeste et de la Liberté devient le creuset de la jeune citoyenneté algérienne. La répression administrative classique faite d'arrestations et de mises en résidence surveillée ciblées s'avère incapable de ralentir l'élan d'adhésion aux AML qui vient de toutes les régions et de toutes les catégories sociales de l'Algérie. Avec plus de 500'000 adhésions au début de l'année 1945, la carte des AML est devenue la véritable carte d'identité nationale de la grande majorité du peuple algérien. Là et pas ailleurs réside le formidable défi que l'Etat colonial français doit relever : soit négocier avec les représentants légitimes du peuple algérien qui a largement contribué à la victoire contre le nazisme les modalités d'un démantèlement progressif des structures du colonialisme, soit briser l'élan patriotique et démocratique du peuple algérien, renouant ainsi avec sa pulsion originelle, celle du déferlement de violence génocidaire.

Avec une grande détermination, l'Etat colonial français s'engagera dans la voie que l'on sait : celle de l'assassinat méthodique et planifié de la jeune démocratie nationale, pluraliste, algérienne.Up

Bien sûr, nous ne devons pas oublier les fosses communes de mai 1945, ni les fours à chaux d'Héliopolis, pas plus que les bombardements de l'aviation et de la marine, les exécutions sommaires, les viols, tous ces meurtres de masse qui plongèrent les régions de Sétif, Guelma, Kherrata dans une ambiance d'apocalypse. Bien sûr, nos historiens doivent faire la lumière, avec la plus grande précision possible, sur le martyre enduré par chacune de nos villes, chacun de nos villages. Nous ne devons pas cependant nous contenter de micro histoires parcellaires qui peuvent induire des mémoires erratiques et déresponsabilisantes. Ce qui est décisif pour notre mémoire commune, en ce mois de mai 1945, ce n'est pas le comportement odieux de tel préfet ou sous-préfet, ce n'est pas la rage ludique des "chasses à l'arabe" menées par les milices coloniales, c'est la parfaite synergie de tous les agents du colonialisme, publics et privés, locaux et centraux pour briser l'élan national et démocratique du peuple algérien. Les massacres de masse commis par les instances répressives de l'Etat colonial français et ses relais dans la population européenne ne sont en rien des "excès" imputables à des responsables de second rang ou à des conjonctures régionales particulières. Ils sont un des éléments de réponse globale de l'Etat colonial français à l'émergence tout aussi globale d'un mouvement national désormais présent sur tout le territoire algérien et capable d'impulser de manière unifiée des actions politiques coordonnées à l'échelle du pays tout entier. Ce n'est pas sous-estimer, bien au contraire, le martyre de nos concitoyennes et de nos concitoyens de Sétif et de Guelma que de dire qu'ils ont été assassinés en tant que représentants de la même collectivité nationale algérienne.

Bien sûr, ce n'est pas sans raison que la mémoire se focalise sur une date particulière, le 8 mai 1945, et deux localités précises, Sétif et Guelma. Ce qui se passe dans ces deux villes est en effet scandaleux et révoltant, pas seulement pour la conscience nationale algérienne, mais pour la conscience universelle. Le jour de l'armistice qui scelle la victoire des Alliés contre le nazisme, des policiers français tirent sur des cortèges d'Algériens qui entendent clamer pacifiquement leur amour de la liberté des autres et de la leur propre en brandissant dans un même mouvement les drapeaux des puissances alliées, notamment le drapeau français, et le drapeau algérien. Mais l'offensive du mouvement national ne se réduit ni à ces deux villes ni au jour du 8 mai 1945. Une première vague de manifestations a déjà eu lieu le 1er mai à Alger, Oran, Bejaïa, Tlemcen, Constantine, Mostaganem, Guelma, Relizane, Sétif, Batna, Biskra, Aïn Beïda, Khenchela, Sidi-Bel-Abbès, Souk-Ahras, Cherchell, Miliana, Skikda, Oued Zenati, Saïda, Annaba, Tebessa, Sour-el-Ghozlane Partout des cortèges d'Algériens pénètrent pacifiquement dans les quartiers européens aux cris de "Algérie libre", "Constitution", "Libérez Messali" et brandissant parfois l'emblème national. A Alger et Oran, la police tire et le mouvement nationaliste algérien compte ses premiers morts et blessés.

Pour éviter de nouvelles provocations policières, aucune manifestation ne sera organisée dans ces deux villes le 8 mai 1945, preuve supplémentaire s'il en était besoin de la détermination pacifique du mouvement de mai 1945. Dans le reste du pays, les mêmes manifestations pacifiques et unitaires sont organisées à Sétif et Guelma, mais aussi à Blida, Tizi Ouzou, Berrouaghia, Bou-Saâda, Mostaganem, Sidi-Bel-Abbès, Tlemcen, El Eulma, Khenchela, Batna, Biskra, Oued Zenati, El Khroub, Collo, Skikda, Azzaba, El Arrouch, Constantine, Annaba.Up

A Sétif et Guelma, policiers et membres des milices tirent sur les manifestants désarmés. Très vite, l'onde de choc atteint les campagnes environnantes. Spontanément, des paysans entendent prendre la relève de leurs frères citadins assassinés. Quelques européens sont tués, quelques fermes et maisons forestières attaquées. A aucun moment, les responsables des AML n'organisent la contre-violence rurale qui s'exprime en ordre dispersé, sans armement ni stratégie. Le carnage peut alors commencer. Il durera plus de trois semaines. Pour une centaine d'européens tués, on estimera à plusieurs dizaines de milliers les Algériens assassinés non pas parce qu'ils combattaient les armes à la main le colonialisme, mais pour ce qu'ils étaient : des êtres humains aspirant à vivre au rythme de leur liberté en tant que peuple autonome, ce qui est la définition même de ce que l'on appelle un génocide. A court terme, les massacres de mai 1945 rempliront doublement leur objectif : briser l'offensive patriotique et démocratique du peuple algérien. Face à une répression démesurée, littéralement folle de haine, de racisme, de sang, de prédation en tous genres, la mobilisation populaire reflue. Surtout cette folle répression orchestrée par les centres nerveux de l'Etat colonial va permettre par un artifice de propagande digne de l'extraordinaire génie politique français de dissoudre les AML en leur imputant la responsabilité des "désordres". Ce premier élan nationaliste algérien ne s'achève pas seulement dans les fosses communes et les fours à chaux de l'Est algérien où périrent des dizaines de milliers d'hommes et de femmes coupables du seul crime d'être algériens. Il s'achève aussi par la dissolution des AML et l'arrestation de milliers de militants politiques qui connaîtront les humiliations et les tortures dans les geôles coloniales.

Bien sûr, le peuple algérien survivra à cette violence du colonialisme français comme il a survécu à d'autres moments encore plus longs et plus cruels, et comme il vaincra au bout de plus de sept ans d'une terrible guerre de reconquête coloniale la face noire de l'Etat français, sa face colonialiste. Il faudra à peine une dizaine d'années pour que le peuple algérien, à peine ses effroyables blessures pansées, reprenne le combat pour sa liberté, renouant avec l'élan de mai 1945 tout en tirant les leçon de son échec. A partir du 1er Novembre 1954, les forces de répression de l'Etat colonial français devront combattre non plus des poitrines nues brandissant des drapeaux, mais des militants politico-militaires habiles à mettre en échec, à un prix de sang et de larmes certes exorbitant pour le peuple algérien, la formidable puissance de l'armée coloniale française.

Nous étions, il y a encore quelque temps, nombreux dans notre pays, surtout parmi les membres survivants de notre glorieuse Armée de Libération Nationale, à ne pas vouloir insister de manière trop précise sur la nature du colonialisme dans notre pays. Nous préférions suivre la démarche mesurée du Président Houari Boumédiène qui consistait à tourner la page du colonialisme sans la déchirer. A cette attitude, il y avait plusieurs raisons.Up

D'abord, nous étions sortis vainqueurs, en tant que peuple et nation d'une formidable confrontation qui avait duré cent trente-deux ans. Avec quelque naïveté sans doute, nous étions convaincus que la France dans son ensemble, Etat et société réunis, relèguerait dans un pan discret de sa mémoire collective cet aspect odieux et honteux de son histoire et qu'avec le temps, elle ferait elle-même positivement son "deuil" de sa dérive colonialiste à l'égard de peuples entiers sur les trois continents. Que certaines mémoires françaises demeuraient nostalgiques du passé colonial ne présentait pas d'importance majeure tant que la tendance centrale au niveau de l'Etat, du pouvoir politique et des média était à un silence que l'on pouvait croire respectueux des victimes innombrables de cet effroyable crime contre l'humanité qu'a été le colonialisme.

Ensuite, nous n'avons jamais confondu la nation française, le peuple français, ni même l'Etat français avec le colonialisme français qui a été sa face obscure, son excroissance mortifère de la liberté et de la dignité humaine aussi bien quoique dans des proportions et avec une intensité différentes dans les colonies que sur le territoire français proprement dit. Les Bugeaud, les Changarnier, les Cavaignac, ont été les bourreaux du peuple algérien, comme ils ont été les bourreaux du peuple parisien. Qui plus est, nous n'avons jamais oublié, nous Algériens, et nous ferons en sorte de ne jamais oublier que pendant notre long martyre, des Françaises et des Français, au prix de leur marginalisation, de leur liberté et parfois même de leur vie, se sont levés au nom des idéaux les plus enracinés dans la nation française pour dénoncer non pas les crimes de la colonisation, comme autant de dégâts collatéraux, mais le colonialisme lui-même en tant que crime contre le peuple algérien, contre les valeurs de la France et contre l'humanité. Ce que je dis aujourd'hui, et que je répète depuis la promulgation de la loi française du 23 février 2005, n'a, hélas, rien de bien excessif ni de bien original en comparaison du procès du colonialisme qu'ont fait des intellectuels français comme Paul Vigné d'Octon, Aimé Césaire, Albert Memmi, Francis Jeanson et Jean-Paul Sartre, pour ne citer que ceux-là.

Enfin et surtout, nous ne voulions pas, et nous ne voulons toujours pas, culpabiliser les nouvelles générations de Françaises et de Français qui n'ont pas, à notre sens, à porter la responsabilité de ce qu'ont fait leurs aînés. C'est avec ces jeunes générations en principe en voie de dépollution progressive de la vision colonialiste du monde qui avait perverti la conscience morale et la raison de nombre de leurs parents et grands-parents que nous voulions, que nous voulons toujours construire un avenir algéro-français fait, non seulement de paix, mais d'amitié, de fluidité entre les deux rives de la Méditerranée, de créativité et de synergies multiformes.

Le premier Algérien à avoir proposé à la France, dès la perte d'Alger, la création d'un Etat algérien ami de la France, n'est autre que Hamdan Khodja. Quelques années plus tard, l'Emir Abdelkader reformulera à de nombreuses reprises cette proposition d'amitié entre un Etat algérien et un Etat français liés par une coopération multiforme. Tout le monde sait que l'Etat français préfèrera se lancer dans une conquête meurtrière qui détruira une grande partie de la population algérienne et aboutira à la fin du 19ème siècle à une Algérie musulmane exsangue, violée dans son identité, expropriée, déculturée.Up

Pourtant une nouvelle fois, après la première guerre mondiale à laquelle 300'000 Algériens ont participé dans les rangs de l'Armée Française, le petit-fils de l'Emir Abdelkader, l'émir Khaled renouvelle les propositions d'amitié franco-algérienne fondée sur la reconnaissance des droits du peuple algérien à la dignité et à la liberté. Il sera contraint à l'exil. La France coloniale entend continuer son génocide qui, de démographique, devient culturel. Les candidats français mais aussi espagnols, italiens, maltais à la colonisation agraire de l'Algérie ne sont pas légion. Il faut donc cesser de tuer systématiquement les Algériens pour qu'ils puissent constituer le réservoir de main d'œuvre bon marché dont ont besoin les propriétaires des grands domaines coloniaux. A défaut de les détruire physiquement, le colonialisme français va s'employer à paupériser, précariser, déculturer, en un mot à déciviliser l'immense majorité du peuple algérien. Encore une fois, j'insiste sur le fait que je ne grossis pas le trait. La réalité est même plus amère que je ne l'indique. A titre d'exemple, dans les premières années de la conquête, tous les témoignages d'officiers de l'armée française s'accordent à dire qu'aussi bien dans les villes que dans les campagnes, l'instruction de base est généralisée. En 1954, au moment où la contre-offensive militaro-politique du peuple algérien se déclenche, d'après les sources françaises elles-mêmes, plus de 90% des Algériens sont analphabètes en arabe et en français. A peine 10% des enfants algériens d'âge scolaire sont effectivement scolarisés en français. Quant à l'enseignement en arabe dispensé par les médersas mises en place en particulier par le mouvement des Oulémas, sans cesse en butte aux tracasseries de l'administration coloniale, il ne concernait au mieux que quelques dizaines de milliers de personnes. Le nombre d'étudiants dans les universités d'Alger et de France ne dépassait pas quelques centaines, principalement en droit et en médecine. Toujours en 1954, l'Algérie musulmane ne comptait pas un seul ingénieur.

Dans ces conditions, si parler de mission civilisatrice de la colonisation française pendant la période de la domination coloniale relevait d'une mystification utile pour la reproduction du colonialisme, parler aujourd'hui de positivité du colonialisme, alors que le procès du colonialisme par les armes et par les mots a été conclu il y a près d'un demi-siècle, tient au mieux de la cécité mentale, au pire de la réactualisation sous forme de fantasme d'un délire de puissance dont les effets ne peuvent qu'être dommageables pour les peuples algérien et français.

Je me dois de dire que nous aurions aimé que de grandes voix françaises se lèvent pour enrayer la résurgence de ces relents nauséabonds et libérer l'avenir de ces sinistres remugles d'un passé aboli. Il eut sans doute mieux valu, dans l'intérêt de nos deux peuples et de leur amitié qui n'en existe pas moins fut-ce en pointillés et de manière intersticielle, que des Français disent à d'autres Français, de manière calme et ferme : "Oui, notre aventure coloniale a été génocidaire. Oui, colonisation n'a pas rimé avec modernisation, mais avec décivilisation. Oui, notre Etat doit se purger de sa face obscure, de sa face colonialiste et pour cela, comme l'ont fait d'autres Etats à travers le monde, présenter ses excuses aux peuples auxquels il a imposé son oppression colonialiste et en particulier au peuple algérien qui l'a subie de manière si longue, si brutale, si multiforme, si génocidaire".Up

Au lieu de cette attitude franche qui seule peut fonder une rupture avec un passé obsolète et ouvrir la voie à une amitié qui engagerait nos Etats et nos peuples, on assiste à une série de valses-hésitations, de oui-mais ponctués de l'indéfinissable et évanescent "devoir de mémoire", d'articles de loi votés puis déclassés Là où le peuple algérien attendait de la France officielle qu'elle assume avec courage, dignité et mesure son "devoir de vérité", c'est-à-dire sa distance critique par rapport à sa propre histoire, il n'a eu droit qu'à un "strip-tease" désordonné, ridicule et nauséeux. Tout le monde comprendra, je l'espère, en France, que le peuple algérien n'ait pas applaudi à un tel spectacle indécent et que, malgré sa patience, il en ait pris ombrage.

En près de deux générations, chacune de nos deux sociétés s'est considérablement transformée, s'éloignant dans les faits du passif et du passé colonial. Dans le même temps, nos deux sociétés ont expérimenté des formes d'imbrication inédite comme en témoignent l'importante communauté d'origine algérienne en France, la solidité des liens commerciaux entre nos deux pays et la convergence partielle de nos deux Etats sur certaines questions internationales. Il serait bon que nous prenions appui sur ces données tangibles pour construire une amitié fondée sur la résilience de l'immense traumatisme induit par le colonialisme et délibérément tournée vers l'invention du futur. Ne nous y trompons pas : le défrichage de l'avenir ne sera pas chose facile. Il faut d'ores et déjà s'atteler à une gestion concertée, humaine et fluide de la circulation des personnes ainsi que des flux migratoires sans laquelle l'amitié ne serait qu'un vain mot. Il serait absurde de continuer de lester les fertiles interrogations d'aujourd'hui et de demain par les contentieux d'hier dont la France coloniale porte seule l'entière responsabilité, l'entière culpabilité. A l'Etat français de dire dans la clarté que cette France coloniale n'existe plus ou que, même si elle continue à se survivre à la marge, lui, ne lui apporte en aucune manière sa caution.

L'histoire de la présence française en Algérie comporte des pages noires qu'il faut savoir assumer, non pas en vue d'une quelconque vindicte, mais pour rendre possible l'autopsie morale de la colonisation, révéler les horreurs d'une guerre que l'on a refusé de reconnaître comme telle pendant quatre décennies et préparer les assises nouvelles d'un futur à bâtir en commun, débarrassé des scories de l'histoire coloniale, d'une union forcée et basée sur des rapports de brutalité et de mépris. Cela nous permettra, aux uns et aux autres, d'aller enfin vers l'avenir en pleine conscience et sans rancœur, et éviter de nous engager dans une alliance qui serait celle du cheval et de son cavalier.

Un jour, les pulsions passionnelles se tairont, ce qui ne peut manquer. D'un côté comme de l'autre, les arrière-pensées et les procès d'intention auront disparu depuis longtemps. Les relations algéro-françaises se mesureront alors à l'aune de l'équité et des intérêts durables, parce que bien compris, de deux peuples identitairement différents mais également souverains. L'évolution du monde l'exige, comme l'exigent notre détermination et notre inébranlable volonté à faire valoir la légitimité de nos droits dans un partenariat d'exception certes souhaité et souhaitable, mais qui, pour l'instant, se dissout tous les jours un peu plus dans une rhétorique de circonstance.

Par leur persistance depuis de nombreuses années, les problèmes qui existent aujourd'hui entre l'Algérie et la France sont devenus structurels. Pour autant, l'Algérie ne saurait continuer à les souffrir comme des rhumatismes chroniques ou même sclérosés.

Par ailleurs, quoi que disent et quoi que pensent certains, il n'existe pas aujourd'hui de crise dans les relations algéro-françaises. Aucun nuage n'altère notre ciel commun et cependant, il reste encore beaucoup à faire, si nous voulons répondre à nos vux partagés d'aller encore plus loin ensemble.

Il est évident que depuis le 5 juillet 1962, chacun est maître chez soi et qu'il n'est aucunement question de notre part d'exercer quelque pression que ce soit pour obtenir ce qui semble être le droit élémentaire de l'Etat-Nation algérien : à savoir des excuses publiques et solennelles pour le crime de colonialisme commis contre notre peuple.

Il est évident aussi que l'amitié se construit à deux et que nul ne peut y être forcé. Nos concitoyens et nos concitoyennes doivent savoir que si notre peuple a triomphé au prix de souffrances indicibles du colonialisme paré des oripeaux de la civilisation, ce n'est pas pour succomber aux sirènes d'une amitié cannibale.

Source : Présidence de la République, Alger, mai 2006.
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