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FRANCE, 30 JANVIER 2006 / PARTAGER LA MEMOIRE DE L'ESCLAVAGE
__Jacques Chirac : "L'esclavage a nourri le racisme, lequel abaisse, salit, détruit"
Allocution de Jacques Chirac, président de la
République française, à l'occasion de la
réception, le 30 janvier 2006, au Palais de l'Elysée,
du Comité pour la mémoire de l'esclavage,
présidé par l'écrivain Maryse Condé.
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Photo Palais de l'Elysée.
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Dans l'histoire de l'humanité, l'esclavage est
une blessure.
Une tragédie dont tous les continents ont été
meurtris.
Une abomination perpétrée, pendant plusieurs
siècles, par les Européens à travers un inqualifiable
commerce entre l'Afrique, les Amériques et les îles
de l'Océan indien.
Un trafic dont il faut se représenter la réalité
: des villageois vivant dans la peur, enlevés en masse,
privés de leur identité, arrachés aux leurs
et à leur culture. Tant d'hommes et de femmes captifs,
entassés dans des bateaux où plus d'un sur dix mourait.
Tant d'hommes et de femmes vendus comme du bétail et exploités
dans des conditions inhumaines !
Chère Maryse Condé, vous le racontez avec beaucoup
de force et beaucoup d'émotion dans votre admirable livre,
"Ségou".
La plupart des puissances européennes se sont livrées
à la Traite. Pendant plusieurs siècles, elles ont
assimilé des êtres humains à des marchandises.
En France, le Code noir, promulgué en 1685, définissait
l'esclave comme un "bien meuble".
L'esclavage a nourri le racisme. C'est lorsqu'il s'est agi
de justifier l'injustifiable que l'on a échafaudé
des théories racistes. C'est-à-dire l'affirmation
révoltante qu'il existerait des "races" par nature
inférieures aux autres.
Le racisme, d'où qu'il vienne, est un crime du cur et de l'esprit. Il abaisse, il salit, il détruit. Le
racisme, c'est l'une des raisons pour lesquelles la mémoire
de l'esclavage est une plaie encore vive pour nombre de nos concitoyens.
Dans la République, nous pouvons tout nous dire sur
notre histoire. C'est d'autant plus vrai que la République
s'est construite avec le mouvement abolitionniste.
Les premiers à combattre l'esclavage furent les esclaves
eux-mêmes. Les révoltes étaient fréquentes,
elles étaient sévèrement réprimées.
Plus tard, il y eut le commandant Delgrès, soldat de l'armée
républicaine, qui proclama le 10 mai 1802 qu'il voulait
"vivre libre ou mourir"; il y a eu Toussaint-Louverture,
qui créa les conditions de l'indépendance de Saint-Domingue,
devenu Haïti; il y a eu la mulâtresse Solitude, Cimendef
et Dimitile, figures emblématiques des "marrons",
comme on appelait alors les esclaves fugitifs. Ces noms, ces destins,
hors du commun, souvent tragiques, trop peu de Français
les connaissent. Pourtant, ils font bien partie de l'histoire
de France.
Très tôt, une prise de conscience avait germé.
Quelques-uns, parmi les Européens, s'étaient dressés
contre l'esclavage. En France, ceux qui, avant même la République,
avaient l'esprit républicain, firent de l'émancipation
leur combat.
Ce fut l'honneur de la Première République, en
1794, d'abolir l'esclavage dans les colonies françaises.
Rétabli par le Consulat en 1802, il fut définitivement
aboli, par la Deuxième République, le 27 avril 1848,
à l'initiative de Victor Schlcher.
Il faut le dire, avec fierté : depuis l'origine,
la République est incompatible avec l'esclavage.
C'est dans cette tradition historique que s'est inscrite la représentation
nationale, lorsqu'en 2001, elle a fait de la France le premier
pays au monde à inscrire, dans la loi, la reconnaissance
de l'esclavage comme crime contre l'humanité.
L'abolition de 1848 est un moment décisif de notre histoire
: l'un de ceux qui ont forgé l'idée que nous nous
faisons de notre pays, en tant que terre des droits de l'Homme.
Mais, au-delà de l'abolition, c'est aujourd'hui l'ensemble
de la mémoire de l'esclavage, longtemps refoulée,
qui doit entrer dans notre histoire : une mémoire
qui doit être véritablement partagée.
Ce travail, nous devons l'accomplir pour honorer la mémoire
de toutes les victimes de ce trafic honteux. Pour aussi leur rendre
la dignité. Nous devons l'accomplir pour reconnaître
pleinement l'apport des esclaves et de leurs descendants à
notre pays, un apport considérable. Car de l'histoire effroyable
de l'esclavage, de ce long cortège de souffrances et de
destins brisés, est née aussi une grande culture.
Et une littérature qui constitue sans doute l'une des meilleures
parts de la littérature française d'aujourd'hui
: vous en êtes, chère Maryse Condé, cher Edouard
Glissant, parmi les plus éminents représentants.
Et je pense aussi, bien sûr, à Aimé Césaire
et à tant d'autres.
La grandeur d'un pays, c'est d'assumer, d'assumer toute
son histoire. Avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa
part d'ombre. Notre histoire est celle d'une grande nation. Regardons-la
avec fierté. Regardons-la telle qu'elle a été.
C'est ainsi qu'un peuple se rassemble, qu'il devient plus uni,
plus fort. C'est ce qui est en jeu à travers les questions
de la mémoire : l'unité et la cohésion nationale,
l'amour de son pays et la confiance dans ce que l'on est.
C'est pourquoi je souhaite que, dès cette année,
la France métropolitaine honore le souvenir des esclaves
et commémore l'abolition de l'esclavage. Ce sera, comme
le propose votre rapport, au terme d'un travail très approfondi,
auquel je tiens à rendre hommage, le 10 mai, date
anniversaire de l'adoption à l'unanimité par le
Sénat, en deuxième et dernière lecture, de
la loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme un crime contre
l'humanité.
Aucune date bien sûr ne saurait concilier tous les points
de vue. Mais ce qui compte, c'est avant tout, c'est que cette
journée existe. Elle ne se substituera pas aux dates qui
existent déjà dans chaque département d'outre-mer.
Dès le 10 mai de cette année, des commémorations
seront organisées dans les lieux de mémoire de la
traite et de l'esclavage en métropole, outre-mer et, je
le souhaite, sur le continent africain. Votre Comité devra
y veiller.
Au-delà de cette commémoration, l'esclavage doit trouver sa juste place dans les programmes de l'Education nationale à l'école primaire, du collège, du lycée. En outre, les uvres, objets et archives relatifs à la traite et à l'esclavage, qui constituent un patrimoine d'une exceptionnelle richesse, devront être à ce titre être préservés, valorisés et présentés au public dans nos musées.
Nous devons également développer la connaissance
scientifique de cette tragédie. Même si cela ne diminue
en rien la responsabilité des pays européens, la
mise en place de la traite, comme l'a bien montré votre
rapport, demandait une organisation, mais aussi des relais actifs
dans les territoires dont étaient issus les esclaves ou
dans les pays voisins. Il y eut un esclavage avant la traite.
Il y en eut un après. Enrichir notre savoir, c'est le moyen
d'établir la vérité et de sortir de polémiques
inutiles. Un centre de recherche sera donc créé
à cet effet.
Et bien sûr, la mémoire de l'esclavage doit s'incarner
dans un lieu ouvert à tous les chercheurs et au public.
J'ai décidé de confier à Monsieur Edouard
Glissant, l'un de nos plus grands écrivains contemporains,
homme de la mémoire et de l'universel, la présidence
d'une mission de préfiguration d'un Centre national
consacré à la traite, à l'esclavage et à
leurs abolitions. Je le remercie d'avoir bien voulu accepter.
Le Comité pour la mémoire de l'esclavage,
chère Maryse Condé, sera naturellement étroitement
associé à cette mission.
Enfin, le combat contre l'asservissement est un combat d'aujourd'hui.
C'est un combat de la France et de la francophonie. Le travail
forcé existe, sous une forme ou sous une autre, sur presque
tous les continents aujourd'hui : selon les Nations unies, plus
de 20 millions de personnes en sont victimes. Comment tolérer
qu'en ce début du XXIe siècle, il y ait, dans le
monde, des familles "enchaînées", génération
après génération, dans la servitude pour
dettes ? Que tant d'enfants travaillent, et souvent dans des conditions
épouvantables ? Que tant de jeunes filles soient vendues
par leur famille, pour devenir des domestiques sans salaire ou
être livrées à la prostitution ?
Il y a eu des progrès. Mais la tâche reste immense
: la France est et doit être au premier rang dans ce
combat, combat pour les droits de l'Homme. Afin de lutter
contre les survivances de l'esclavage, mais aussi contre ses résurgences
dans le contexte de la compétition économique mondiale,
il faut approfondir la coopération entre les pays du Nord
et le pays du Sud. La croissance doit être, un accélérateur
du progrès social et non pas un frein. Il faut aussi rapprocher
les organisations internationales concernées, en particulier
l'Organisation internationale du travail et l'Organisation mondiale
du commerce. Le droit du commerce international ne saurait
ignorer les principes fondamentaux des droits de l'Homme.
Il nous faut enfin veiller à ce que les entreprises
occidentales, lorsqu'elles investissent dans les pays pauvres
ou émergents, respectent les principes fondamentaux du
droit du travail tels qu'ils sont inscrits dans le droit international.
C'est pourquoi je compte proposer une initiative européenne
et internationale. Les entreprises qui, sciemment, auraient recouru
au travail forcé, doivent pouvoir être poursuivies
et condamnées par les tribunaux nationaux, même pour
des faits commis à l'étranger.
L'esclavage et la traite sont pour l'humanité une
tache indélébile. La République peut
être fière des combats qu'elle a gagnés contre
cette ignominie. En commémorant cette histoire, la France
montre la voie. C'est son honneur, sa grandeur et sa force.
Source : Présidence de la République,
Paris, janvier 2006.
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