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FRANCE, 10 MAI 2006 / LA COMMEMORATION DE L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
__Pour la première fois, la France consacre une journée à l'abolition de l'esclavage
La France a commémoré pour la première
fois depuis 158 ans, le 10 mai 2006, l'abolition de la
traite négrière et de l'esclavage. La date du 10
mai correspond à l'anniversaire de l'adoption définitive
par le Parlement de la loi Taubira du 10 mai 2001 reconnaissant
la traite et l'esclavage comme un "crime contre l'humanité".
Cet épisode tragique de l'histoire de France
est longtemps demeuré dans l'oubli. Il a pourtant fait
des millions de victimes : le 27 avril 1848, on comptait encore
250'000 esclaves en Guadeloupe, Martinique, Réunion et
Guyane.
"Mémoire et justice devaient être rendues
à ces millions de victimes anonymes", a déclaté
le président français Jacques Chirac, lors
d'une cérémonie dans le jardin du Luxembourg, à
laquelle ont assisté le Premier ministre Dominique de Villepin,
plusieurs ministres et les présidents de l'Assemblée,
Jean-Louis Debré, et du Sénat, Christian Poncelet.
Le chef de l'Etat a également souhaité que cette
journée de commémoration puisse permettre de célébrer
"la diversité française" et renforcer
la "cohésion nationale", mise à mal par
la crise des banlieues et le houleux débat sur la colonisation.
Comité pour la mémoire de l'esclavage
L'ALLOCUTION DE JACQUES CHIRAC
Allocution de Jacques Chirac, président de la
République, le 10 mai 2006, au Jardin du Luxembour,
à Paris, à l'occasion de la première journée
commémorative en métropole du souvenir de l'esclavage
et de son abolition.
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Photo Elysée, Paris, 2006.
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Ici même, au Sénat, le 10 mai 2001, à
l'unanimité, la représentation nationale a solennellement
qualifié la traite et l'esclavage de crime contre l'humanité.
La France a ouvert la voie aux autres nations : mémoire
et justice devaient être rendues à ces millions et
ces millions de victimes anonymes de l'esclavage. _Aujourd'hui,
10 mai 2006, la France célèbre la première
journée consacrée en métropole à la
mémoire de la Traite négrière, de l'esclavage
et de leurs abolitions.
La Traite occidentale, du début du XVIème
jusqu'au milieu du XIXème siècle, ne fut ni la première,
ni la seule manifestation de la traite négrière,
qui s'est étendue sur plus d'un millénaire. Et elle
a nécessité, c'est vrai, des complicités
multiples, jusque dans les pays d'origine des esclaves.
Mais, par le caractère systématique qu'elle a
revêtu, par son extension géographique, la Traite
occidentale a exercé une influence sur l'évolution
de tout notre monde. Le commerce triangulaire a été
une entreprise de déshumanisation qui a duré plusieurs
siècles, et à l'échelle de plusieurs continents.
Une tragédie, qui a vu la déportation en masse d'hommes,
de femmes, d'enfants, arrachés à leur terre, aux
leurs, et convoyés comme des animaux.
En ravalant les esclaves au rang de "biens meubles",
le Code noir, promulgué en France en 1685, leur
déniait la qualité d'homme. La légende biblique
elle-même fut pervertie, pour légitimer ce trafic
odieux : certains prétendirent que les Noirs descendaient
de Cham, maudit par son père Noé. Et voilà
comment l'on essaya de justifier l'infâme et l'injustifiable.
Ne nous y trompons pas : aujourd'hui encore, cette tragédie
a des échos. En Occident notamment, elle a donné
corps aux thèses racistes les plus insupportables, en contradiction
absolue avec les idées des Lumières. En privant
l'Afrique d'un sang vigoureux, elle a épuisé ce
continent. Et, aujourd'hui encore, des formes d'esclavage et de
travail forcé subsistent dans le monde, contre lesquelles
nous devons plus que jamais nous mobiliser.
Dans ce drame, pourtant, sont nés de nouveaux peuples,
et une culture forte et originale : nous venons d'en avoir deux
puissants exemples, avec la "Forêt des Mânes",
ce voyage à travers la mémoire des ancêtres,
accompli par Léa de Saint-Julien, que je félicite
encore et qui a fait une superbe réalisation.
Et avec l'interprétation par Jacques Martial de cet
immense poète qu'est Aimé Césaire. Dans cet
extrait du Cahier d'un retour au Pays natal, vous aurez noté
que jamais le mot d'"esclavage" n'est prononcé.
Et cette absence augmente encore la puissance de l'évocation.
Elle fait surgir la réalité dans la béance
même de ce qui n'est pas dit. Quel hommage à la noblesse
de celles et de ceux à qui l'on a tout ôté,
sauf l'essentiel : l'humanité.
Cette première journée à la mémoire
de l'esclavage et de ses abolitions constitue une étape
très importante pour notre pays. D'autant plus importante
que, depuis toujours, l'Outre-Mer a partie liée avec la
République et participe à la nature même de
notre identité française.
J'ai voulu que tous les pouvoirs publics se mobilisent à
l'occasion de cette commémoration, pour signifier la participation
de la nation tout entière à cette prise de conscience
empreinte de gravité et de fraternité.
Aujourd'hui, auront lieu de très nombreuses manifestations
publiques. Un hommage sera rendu aux grands hommes, inhumés
au Panthéon, qui ont combattu l'esclavage : Toussaint
Louverture, le commandant Delgrès, Victor
Schoelcher. Dans les établissements scolaires, les
enseignants organiseront un moment de réflexion et de recueillement
dans leur classe. Les chaînes publiques de radio et de télévision
proposeront une programmation spéciale. Chaque préfet
organisera dans son département une cérémonie
en souvenir de l'esclavage. Et le Gouvernement français
est représenté à Gorée, au Sénégal,
un des lieux de départ de la Traite, Gorée qui a
vu tant de souffrances et tant de déchirements.
Regarder tout notre passé en face, c'est une des
clés de notre cohésion nationale. C'est une
force supplémentaire pour notre avenir car c'est la marque
de notre capacité à avancer, ensemble. Nous devons
regarder ce passé sans concession, mais aussi sans rougir.
Car la République est née avec le combat contre
l'esclavage. 1794, 1848 : la République, c'est l'abolition.
Nous sommes les héritiers de ces républicains.
Nous pouvons être fiers de leur combat pour les droits de
l'homme. Aujourd'hui encore, leur engagement nous oblige. Cette
première commémoration n'est pas un aboutissement
: c'est un début. C'est l'affirmation nécessaire
d'une mémoire de l'esclavage partagée par tous les
Français.
Quelle que soit notre origine, nous sommes tous réunis
par une identité majeure : l'amour de la France, la
fierté de vivre ici, le sentiment de la communauté
nationale, le respect des lois de la République.
Le combat de la République pour l'égalité,
l'unité, la fraternité, la liberté, c'est
un combat plus que jamais actuel, à l'intérieur
comme à l'extérieur de nos frontières. Pour
que vive la République, il nous faut lutter sans relâche
contre tout ce qui peut l'empoisonner. Les discriminations font
perdre la foi républicaine à ceux qui en sont victimes.
Les discriminations, le racisme, c'est la négation de tout
ce que nous sommes, de tout ce qui nous avons construit, de tout
ce qui nous fait vivre en tant que Nation.
Pour vaincre les préjugés, il faut lutter contre
l'ignorance, contre l'oubli. C'est aussi pour cela que nous avons
besoin de cette journée en mémoire de l'esclavage.
Pour que cet événement vive dans la durée,
il faut maintenant l'incarner dans un lieu de mémoire,
de travail, d'échange. Un lieu de recherche, de culture,
de fraternité. C'est la mission que j'ai confiée
au Professeur Edouard Glissant, chargé de préfigurer
le futur Centre national consacré à la traite,
à l'esclavage et à leurs abolitions.
Il faut également à cette mémoire un lieu symbolique, porté par une uvre forte. Ici même, au Jardin du Luxembourg, où la Haute Assemblée s'est prononcée le 10 mai 2001, prendra place une uvre originale commémorant la Traite négrière, l'esclavage et leurs abolitions. Je demande au ministre de la culture d'organiser dans les meilleurs délais un concours public à cette fin.
La France, c'est l'exigence. Exigence de mémoire, exigence
de justice, exigence de vérité et de fraternité.
C'est parce qu'elle a toujours porté ce message qu'elle
occupe dans le monde une place singulière. Face à
l'infamie de l'esclavage, la France a été au
rendez-vous, la première. Ce combat, elle continuera à
le mener, pour la mémoire et contre toutes les formes modernes
de l'oubli ou de l'esclavage. C'est sa vocation et c'est sa grandeur.
Et, au-delà de ce combat, à travers le souvenir
de l'esclavage et de ses abolitions, c'est aussi la diversité
française que nous célébrons aujourd'hui.
Une diversité, ferment d'unité. Une diversité
qui fait notre force et dont nous pouvons et devons être
fiers.
Source : Présidence de la République, Elysée,
Paris, mai 2006.
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