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NAIROBI, NOVEMBRE 2006 / UNE CONFERENCE DES NATIONS UNIES SUR LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES
__Le climat change, mais nous ?
par Kofi Annan
Il ne s'agit pas de savoir si ces changements climatiques ont bien lieu, mais si nous sommes capables, nous-mêmes, de changer, assez vite, face à l'urgence de la situation.
Selon les dernières données communiquées
aux Nations unies, les émissions de gaz à effet
de serre des principaux pays industrialisés continuent
d'augmenter. Dans une étude qu'il a consacrée
à la question, le Britannique sir Nicholas Stern,
ancien économiste en chef de la Banque mondiale, a présenté
le changement de climat comme "la plus grande et la plus
préjudiciable défaillance du marché à
ce jour", menaçant de réduire de 20 % les échanges
commerciaux et de provoquer des désordres économiques
et sociaux comparables à ceux des deux guerres mondiales
et de la Grande dépression.
Les scientifiques se font de plus en plus alarmistes. Un
grand nombre de chercheurs, connus pour leur modération,
estiment qu'on se rapproche dangereusement d'un point de non-retour.
Certains économistes, auparavant réservés,
affirment désormais qu'il serait beaucoup moins coûteux
de réduire les émissions maintenant que de s'adapter
plus tard à ses conséquences. Les assureurs déboursent
des sommes de plus en plus élevées pour indemniser
les victimes des phénomènes climatiques extrêmes...
Les quelques sceptiques qui cherchent encore à semer
le doute doivent être considérés pour ce qu'ils
sont : des esprits décalés, à court d'arguments,
sur le point d'être dépassés. Une grande
conférence des Nations unies sur les changements climatiques
[a lieu du 6 au 17 novembre 2006] à Nairobi. Les
enjeux en sont importants, car ces changements ont des répercussions
considérables sur les différentes facettes du bien-être
des hommes : emploi, santé, sécurité alimentaire,
paix... Pourtant, les changements climatiques sont trop souvent
considérés, à tort, comme un simple problème
écologique. Tant que nous n'admettrons pas la dimension
globale de la menace, nos initiatives resteront vaines.
Les ministres de l'Environnement se sont efforcés de
mettre sur pied une action internationale. Hélas, un trop
grand nombre de leurs homologues aux ministères de l'Energie,
des Finances, des Transports et de l'Industrie, et même
aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères,
ont été absents du débat. Il faut faire tomber
les barrières qui les ont maintenus à l'écart,
de sorte qu'ils puissent réfléchir aux moyens de
rendre "propres" les investissements considérables
qui seront nécessaires dans le domaine de l'approvisionnement
en énergie, pour répondre à l'accroissement
rapide de la demande mondiale au cours des trente prochaines années.
Les scénarios catastrophistes visant à faire
réagir l'opinion publique finissent souvent par produire
l'effet inverse. Tel a été le cas parfois en ce
qui concerne les changements climatiques. Nous devons en étudier
les dangers, mais aussi les nouvelles perspectives qu'ils présentent.
Cette année, les marchés du carbone ont atteint
30 milliards de dollars, mais leur potentiel demeure largement
inexploité. Le protocole de Kyoto, auquel on a désormais
donné pleinement effet, prévoit un mécanisme
pour un développement propre qui pourrait rapporter 100
milliards de dollars aux pays en développement. L'étude
Stern laisse entendre, quant à elle, que les marchés
des produits énergétiques à faible teneur
en carbone devraient représenter au moins 500 milliards
de dollars par an d'ici à 2050.
Toutefois, il est stupéfiant qu'aujourd'hui encore
l'on n'ait pas plus souvent recours aux technologies et aux savoir-faire
économiques sur le plan énergétique _
alors qu'ils sont à portée de main et offrent l'avantage
de produire moins de pollution, moins de gaz à effet de
serre, plus d'électricité, et un meilleur rendement.
De faibles émissions ne sont pas nécessairement
synonymes d'une faible croissance et n'empêchent pas un
pays de se développer. Les économies réalisées
permettent en outre de gagner du temps pour permettre le développement
des sources d'énergie de substitution telles que le soleil
et le vent.
Les efforts visant à prévenir de futures émissions
ne doivent pas dissimuler la nécessité de s'adapter
aux changements climatiques, tâche de grande ampleur compte
tenu des énormes quantités de carbone accumulées
à ce jour. Les pays les plus pauvres de la planète,
dont un grand nombre se trouvent en Afrique, sont les plus impuissants
devant ce fardeau, dont ils ne sont guère responsables,
et ils auront besoin d'une aide internationale.
Un changement de cap est encore possible pour chacune de
nos sociétés. Ne craignons pas les électeurs
et ne sous-estimons pas leur volonté de s'engager dans
des investissements considérables et des changements à
long terme ! Les peuples aspirent à suivre un modèle
de développement plus sûr et plus sain. Un nombre
croissant d'entreprises désire agir et n'attend pour cela
que de bonnes incitations.
Les participants à la conférence de Nairobi peuvent
et doivent transmettre un message clair signifiant que les responsables
politiques du monde entier s'intéressent sérieusement
à la question. Il ne s'agit pas de savoir si ces changements
climatiques ont bien lieu, mais si nous sommes capables, nous-mêmes,
de changer, assez vite, face à l'urgence de la situation.
Kofi Annan est secrétaire général
de l'Organisation des Nations unies. Point de vue publié
par le quotidien Libération, Paris, 10 novembre
2006.
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