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Textes de référence - 2006


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UNION SOVIETIQUE, FEVRIER 1956 / LE 20e CONGRES DU PARTI COMMUNISTE
__Le rapport Khrouchtchev "sur le culte de la personnalité et ses conséquences"


 Sam Russell : "Je cherche à savoir la vérité"

Dans la nuit du 24 au 25 février 1956, lors du 20e congrès du Parti communiste de l'Union soviétique (URSS) - le premier depuis la mort de Staline, en mars 1953 -, Nikita Khrouchtchev prononce à huis clos un discours fleuve dans lequel il dénonce les excès du "culte de la personnalité" sous Staline et ses conséquences.

Le premier secrétaire du parti fustige le "culte de la personne de Staline" qui devint, "à un moment précis, la source de toute une série de perversions graves [] des principes du parti, de la démocratie du parti, de la légalité révolutionnaire".

Le rapport de Khrouchtchev s'inspire d'un texte rédigé par Piotr Pospelov, nommé à la tête d'une commission chargée d'enquêter sur les années 1935-1940, qui faisait état des répressions de 1937-1938, qui ont conduit à l'exécution de près de 700'000 personnes. La rupture avec le stalinisme a commencé dès la disparition de Staline, avec le retour du goulag de 1'200'000 dérenus.

Le rapport "secret" est évoqué pour la première fois dans le New York Times, le 16 mars 1956. Le quotidien français Le Monde reprend l'information dès le lendemain :

Le Monde "M. Khrouchtchev a fourni au récent congrès du parti une explication secrète de la "désanctification" dont Staline a été l'objet, écrit Harrison E. Salisbury, ancien correspondant du "New York Time" à Moscou. Salisbury déclare que ces informations proviennent de rapports diplomatiques parvenus de Moscou aux Etats-Unis. Il ajoute que la censure soviétique a empêché les correspondants de presse de parler des rumeurs circulant à Moscou au sujet du discours qui aurait été prononcé à une réunion à huis clos du congrès, le 24 février. Le discours portait sur des événements qui entourèrent la mort de Lénine en 1924, les grandes purges des années 1930 et les dernières années de la vie de Staline. L'auteur affirme que les délégués du Parti communiste répandent oralement dans le pays l'essentiel des déclarations de M. Khrouchtchev". Le Monde, Paris, 18-19 mars 1956.

Rapport Khrouchtchev Le "Rapport Khrouchtchev" a été rendu public par le département d'Etat américain le 4 juin 1956, l'agence United Press en a assuré la transmission et la traduction dans de très courts délais. Le Monde publie le texte intégral du rapport Khrouchtchev, du 6 au 19 juin 1956.

UN LIVRE. "Le Rapport Khrouchtchev et son histoire", de Branko Lazitch, collection Points Histoire, Le Seuil, Paris, 1976.

 

LE RAPPORT KHROUCHTCHEV / Extraits

"Quiconque s'opposait a staline était voué à l'annihilation"

[…] Le but du présent rapport n'est pas de procéder à une critique approfondie de la vie de Staline et de ses activités.

Le rôle de Staline dans la préparation et l'exécution de la révolution socialiste, lors de la guerre civile, ainsi que dans la lutte pour l'édification du socialisme dans notre pays est universellement connu.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est de savoir comment le culte de la personne de Staline n'a cessé de croître, comment ce culte devient, à un moment précis, la source de toute une série de perversions graves et sans cesse plus sérieuses des principes du parti, de la démocratie du parti, de la légalité révolutionnaire.

En raison du fait que tout le monde ne semble pas encore bien comprendre les conséquences pratiques résultant du culte de l'individu, le grave préjudice causé par la violation du principe de la direction collective du parti du fait que l'accumulation entre les mains d'une personne d'un pouvoir immense et illimité, le comité central du parti considère qu'il est absolument nécessaire de révéler au 20e congrès du Parti communiste de l'Union soviétique tout ce qui concerne cette question. […]Up

Staline n'agissait pas par persuasion, au moyen d'explications et de patiente collaboration avec les gens, mais en imposant ses conceptions et en exigeant une soumission absolue à son opinion. Quiconque s'opposait à sa conception ou essayait d'expliquer son point de vue était destiné à être retranché de la collectivité dirigeante et voué par la suite à l'annihilation morale et physique. Cela fut particulièrement vrai pendant la période qui a suivi le 17e congrès, au moment où d'éminents dirigeants du parti et des militants, honnêtes et dévoués à la cause du communisme, sont tombés, victimes du despotisme de Staline […].

"Violence administrative, répressions massives, terreur"

Staline fut à l'origine de la conception de l'"ennemi du peuple". Ce terme rendit automatiquement inutile d'établir la preuve des erreurs idéologiques de l'homme ou des hommes engagés dans une controverse; ce concept éliminait la possibilité de faire connaître son point de vue […].

Moscou, le 20e congrès

Moscou, le 20e congrès.

La sagesse de Lénine dans ses rapports avec les gens était évidente dans son travail avec les cadres. Staline se caractérisait par des rapports tout différents avec les gens. Les traits de Lénine - le travail patient avec les gens, l'entêtement et le soin apportés à leur éducation, sa faculté d'amener des gens à lui obéir sans user de la contrainte, mais bien plutôt par l'influence idéologique qu'il exerçait sur eux - étaient absolument étrangers à Staline. Il avait renoncé à la méthode léniniste consistant à convaincre et à éduquer ; il avait abandonné la méthode de la lutte idéologique pour celle de la violence administrative, des répressions massives et de la terreur. Il agissait, sur une échelle toujours plus grande et d'une manière toujours plus inflexible, par le truchement d'organismes punitifs, violant souvent en même temps toutes les normes existantes de la moralité et de la législation soviétiques.

Le comportement arbitraire d'une personne encouragea et permit l'arbitraire chez d'autres. Des arrestations et des déportations massives de plusieurs milliers de personnes, des exécutions sans procès et sans instruction, créèrent des conditions d'insécurité, de peur, et même de désespoir. Cela bien entendu ne contribua pas à l'unité dans les rangs du parti ni parmi les différentes couches de la classe laborieuse, mais au contraire entraîna l'expulsion du parti, puis l'élimination de militants loyaux mais qui ne plaisaient pas à Staline.

"L'inspirateur d'actes monstrueux"

Camarades, venons-en à d'autres faits. L'Union soviétique est à juste titre considérée comme un modèle d'Etat multinational parce que nous avons, dans la pratique, assuré l'égalité des droits et l'amitié de toutes les nations qui vivent dans notre vaste patrie.

D'autant plus monstrueux sont les actes dont Staline fut l'inspirateur, et qui constituent des violations brutales des principes fondamentaux léninistes de la politique des nationalités de l'Etat soviétique. Nous voulons parler des déportations massives de peuples entiers, y compris tous les communistes et komsomols sans exception; ces mesures de déportation n'étaient justifiées par aucune considération militaire.Up

Ainsi, dès la fin de 1943, quand se produisit une brèche sur tous les fronts de la grande guerre patriotique au bénéfice de l'Union soviétique, la décision fut prise et mise à exécution de déporter tous les Karatchaèves [Karatchaïs] des terres sur lesquelles ils vivaient. A la même époque, fin décembre 1943, le même sort advint à toute la population de la République autonome des Kalmouks. En mars 1944, tous les Tchétchènes et tous les Ingouches ont été déportés et la République autonome tchétchène-ingouche liquidée. En avril 1944 tous les Balkars ont été déportés dans des endroits très éloignés du territoire de la République autonome kabardo-balkare et la république elle-même fut rebaptisée République autonome kabarde […]. Tout homme de bon sens ne peut comprendre comment il est possible de tenir des nations entières responsables d'activité inamicale, y compris les femmes, les enfants, les vieillards et les communistes, au point de recourir contre elles à la répression massive et de les condamner à la misère et à la souffrance en raison d'actes hostiles perpétrés par des individus ou des groupes d'individus.

"Pendant la grande guerre patriotique"

La puissance accumulée entre les mains d'un seul homme, Staline, entraîna de graves conséquences pendant la grande guerre patriotique […]. Peu avant l'invasion de l'Union soviétique par l'armée hitlérienne, Kirponos, chef du district militaire spécial de Kiev, qui fut plus tard tué sur le front, écrivit à Staline que les armées allemandes étaient sur le fleuve Bug, se préparaient à une attaque et lanceraient probablement à brève échéance leur offensive. Il proposait qu'une vigoureuse défense soit organisée, que 300'000 personnes soient évacuées des régions frontières et que plusieurs points forts soient organisés en ces régions […].

Moscou répondit à cette proposition en alléguant que ce serait une provocation, qu'il ne fallait entreprendre aux frontières aucun travail préparatoire de défense, ni fournir aux Allemands le moindre prétexte d'entamer une action militaire contre nous. Ainsi nos frontières furent insuffisamment préparées à repousser l'ennemi.

"Avertissements ignorés"

Quand les armées fascistes eurent effectivement envahi le territoire soviétique et que les opérations militaires furent en cours, Moscou ordonna qu'il ne soit pas répondu au tir allemand. Pourquoi ? Parce que Staline, en dépit de faits évidents, pensait que la guerre n'avait pas encore commencé, que ce n'était là qu'une action de provocation de la part de plusieurs contingents indisciplinés de l'armée allemande, et que notre réaction pourrait offrir aux Allemands un motif de passer à la guerre.

A la veille de l'invasion du territoire de l'Union soviétique par l'armée hitlérienne, un citoyen allemand franchit notre frontière et indiqua que les armées allemandes avaient reçu ordre de lancer l'offensive contre l'Union soviétique dans la nuit du 22 juin, à 3 heures. Staline en fut informé immédiatement, mais même cet avertissement fut ignoré.Up

Comme vous le voyez, tout fut ignoré : les avertissements de certains commandants d'armées, les déclarations de déserteurs de l'armée ennemie et même les hostilités ouvertes de l'ennemi. Est-ce là un exemple de la vigilance du chef du parti et de l'Etat à ce moment historique particulièrement significatif ?

"Cadres militaires anéantis"

Et quels furent les résultats de cette attitude insouciante, de ce mépris des faits établis ? le résultat fut que dès les premières heures, dès les premiers jours, l'ennemi avait détruit, dans nos régions frontalières, une grande partie de notre armée de l'air, de notre artillerie et autres équipements militaires. Il anéantit un grand nombre de nos cadres militaires et désorganisa notre état-major. Par la suite nous fûmes dans l'impossibilité d'empêcher l'ennemi de pénétrer profondément à l'intérieur du pays.

Des conséquences très graves, surtout dans les premiers jours de la guerre, résultèrent de l'élimination par Staline de nombreux chefs militaires et de fonctionnaires politiques entre 1937 et 1941. Pendant ces années la répression fut instituée contre certaines parties des cadres militaires […]. Durant cette époque les chefs qui avaient acquis une expérience militaire en Espagne et en Extrême-Orient furent presque tous liquidés.

Cette politique de vaste répression contre les cadres militaires eut également pour résultat de saper la discipline militaire parce que durant de nombreuses années on avait appris aux officiers de tout grade et même aux soldats, dans le parti et les cellules des jeunesses communistes à "démasquer" leurs supérieurs en tant qu'ennemis cachés.

"Camarades, nous devons abolir le culte de l'individu"

Un des plus anciens membres de notre parti, Kliment Iefremovitch Vorochilov, se trouva dans une position presque intenable. Pendant de nombreuses années, il fut privé du droit d'assister à des réunions du bureau politique. Toutes les fois que le bureau politique devait se réunir et que le camarade Vorochilov venait à le savoir, ce dernier s'empressait de téléphoner et de demander s'il lui serait permis d'y assister. Parfois Staline l'y autorisait, mais il ne manquait pas, dans ce cas, de montrer son mécontentement.Up

Du fait de son extrême méfiance, Staline en vint jusqu'à imaginer que Vorochilov était un agent anglais. C'est vrai - un agent anglais. On installa chez lui un dispositif spécial d'enregistrement pour écouter tout ce qui s'y disait […].

Venons-en au premier plénum du comité central qui a suivi le 19e congrès. Staline, dans son allocution au plénum, s'en est pris à Molotov et Mikoïan. Il a laissé entendre que ces vieux militants de notre parti s'étaient rendus coupables de crimes évidemment sans fondement. Il n'est pas exclu que si Staline était resté à la barre quelques mois de plus, les camarades Molotov et Mikoïan n'auraient pas prononcé de discours au présent congrès.

Staline avait, de toute évidence, le dessein d'en finir avec tous les anciens membres du bureau politique. Il avait souvent déclaré que les membres du bureau politique devraient être remplacés par d'autres […].

"Staline a été encensé à l'excès"

Camarades ! Afin de ne pas répéter les erreurs du passé, le comité central s'est déclaré résolument contre le culte de l'individu. Nous considérons que Staline a été encensé à l'excès. Mais, dans le passé, Staline a incontestablement rendu de grands services au parti, à la classe ouvrière, et au mouvement international ouvrier.

Cette question se complique du fait que tout ce dont nous venons de discuter s'est produit du vivant de Staline, sous sa direction et avec son concours; Staline était convaincu que c'était nécessaire pour la défense des intérêts de la classe ouvrière contre les intrigues des ennemis et contre les attaques du camp impérialiste.

En agissant comme il l'avait fait, Staline était convaincu qu'il agissait dans l'intérêt de la classe laborieuse, dans l'intérêt du peuple, pour la victoire du socialisme et du communisme. Nous ne pouvons pas dire que ses actes étaient ceux d'un despote pris de vertige. Il était convaincu que cela était nécessaire dans l'intérêt du parti, des masses laborieuses, pour défendre les conquêtes de la révolution. C'est là que réside la tragédie ! […].

 "Contre toute nouvelle tentative"

Nous devrions examiner très sérieusement la question du culte de la personnalité. Aucune nouvelle à ce sujet ne devrait filtrer à l'extérieur; la presse spécialement ne doit pas en être informée. C'est donc pour cette raison que nous examinons cette question ici, en séance secrète du congrès. Il y a des limites à tout. Nous ne devrions pas fournir des armes à l'ennemi ; nous ne devrions pas laver notre linge sale devant ses yeux. Je pense que les délégués au congrès comprendront et évalueront à leur juste valeur toutes les propositions qui leur seront faites. Camarades, nous devons abolir le culte de l'individu d'une manière décisive une fois pour toutes […]. Nous devons lutter contre toutes tentatives qui tendraient à restaurer cette pratique.
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